Le 4 décembre 2012 est décédé à Paris d`une hémorragie cérébrale à l`âge de 89 ans, le philosophe, philologue et helléniste français Jean Bollack. Il fut l`un des esprits les plus pénétrants de son époque. Il laisse également un héritage intellectuel et affectif considérable. Il a introduit, en France, une nouvelle façon d`interpréter l`œuvre des philosophes présocratiques, dont il a renouvelé la compréhension. Il a aussi mené d`importantes études sur les auteurs tragiques grecs. Dans ses travaux sur l`histoire de la philosophie antique, il cherche à retrouver la pensée antique en reconstituant les textes perdus à travers les œuvres des historiens, des médecins, des grammairiens, des poètes.

 

Repères biographiques

 

Il naît le 15 mars 1923 à Strasbourg dans une famille juive alsacienne. Son père est négociant en vins et sa mère a des intérêts intellectuels et politiques très marqués. Il grandit « dans une maison où se croisaient plusieurs mondes et plusieurs langues » si bien que cet éclectisme se retrouve dans ses études. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il reçoit une formation classique à Bâle (Suisse) où il bénéficie de l`enseignement d`une part de Peter Von der Mühll (1885-1970), spécialiste d`Homère, qui lui enseigne la philologie allemande, sa technique, ses méthodes. Il profite aussi, à l`université, de l`enseignement de l`écrivain suisse Albert Béguin (1901-1957). À la fin de la guerre, lorsqu`il arrive à Paris pour ses études supérieures, il a pour projet de se former à la philosophie. Il suit l`enseignement du philosophe et épistémologue français Alexandre Koyré (1892-1964) ainsi que de celui du philosophe français Étienne Gilson (1884-1978). Dès lors, il se persuade qu`une connaissance féconde de l`histoire de la philosophie doit faire de la lecture des textes, son principal enjeu. En ce sens, pour pratiquer la philosophie, il s`intéresse à la philologie et aux disciplines historiques. Il suit alors les cours de l`archéologue et historien français Louis Robert (1904-1985), spécialiste de la Grèce antique et plus particulièrement d`épigraphie et de numismatique, du latiniste français Jean Bayet (1882-1969), spécialiste de littérature latine et de religion romaine ainsi que de l`historien français Henri-Irénée Marrou (1904-1977), spécialiste du christianisme primitif et de philosophie de l`histoire. En 1945, il poursuit ses études à la Sorbonne à Paris sous la direction du linguiste français Pierre Chantraine (1899-1974). Il y obtient une licence de lettres classiques ainsi qu`une licence d`allemand. Il est aussi l`élève du linguiste Antoine Meillet (1866-1936) à l`École pratique des hautes études et du linguiste Émile Benveniste (1902-1976) au Collège de France. En 1955, il est accueilli par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

De 1955 à 1958, il est professeur invité à l`Université Libre de Berlin dans le département de grec. De 1958 à 1992, il est professeur de littérature et de pensée grecques à l`Université de Lille, où il publie en allemand et en français. À cet endroit, il fonde le Centre de recherche philologique, une école de philologie et d`herméneutique reconnue de par le monde et où il forme des chercheurs comme Heinz Wismann, Pierre Judet de la Combe et André Laks. De 1965 à 1969, il publie en guise de thèse d`État une reconstitution du poème philosophique d`Empédocle. À l`époque, son travail est salué par les poètes suivants : René Char (1907-1988), Henri Michaux (1899-1984), Saint-John Perse (1887-1975). En 1966, toujours à l`Université Libre de Berlin, il enseigne à l`Institut de Littérature générale et comparée un cours sur le pindarisme à l`invitation du philologue hongrois d`expression allemande Peter Szondi (1929-1971). À la mort de ce dernier, Bollack est chargé de l`édition de ses cours et de ses inédits. En 1968, son désir d`émancipation le conduit à s`engager auprès des étudiants, pour critiquer le fonctionnement de l`université lilloise. De 1968 à 1975, il enseigne à l`École normale supérieure à l`initiative du sociologue Pierre Bourdieu (1930-2002) et du philosophe Jacques Derrida (1930-2004), qui y sont ses collègues. À Lille toujours, il fait aussi la rencontre de l`historien et helléniste français Pierre Vidal-Nacquet (1930-2006). Rappelons que Bollack refuse de suivre Bourdieu et Vidal-Nacquet lorsque ces derniers rejoignent l`École des hautes études en sciences sociales (EHESS), tout juste créée par l`historien français Fernand Braudel (1902-1985). En 1970-1971, il est invité à l`Institute for Advanced Studies, à Princeton (New Jersey), aux États-Unis. En 1982-1983, il est nommé membre du Wissenschaftskolleg de Berlin. Le 30 janvier 1998, pour une rare fois, il participe à l`émission «  Du jour au lendemain » d`Alain Veinstein, sur France Culture. En février 2013, paraît son journal intellectuel, Au jour le jour (PUF), qui rassemble plus de quinze années de notes, observations, commentaires et critiques.

L`inhumation des cendres du défunt a eu lieu le 10 décembre 2012, à 15h00, au cimetière du Montparnasse, à Paris, en présence de son épouse Mayotte Bollack. Pour l`occasion, les comédiens André Wilms, Évelyne Didi, Marcel Bozonnet et Jeanne Balibar donnèrent lecture de quelques textes.

 

Publications

 

Dans les années 1960, il dirige les trente volumes de la collection d`histoire universelle des Éditions Fischer, maison d`édition allemande. De 1965 à 1969, il publie quatre volumes sur le philosophe présocratique grec Empédocle d`Agrigente (v. 490-v. 435 av. J.-C.) : Empédocle, t. I : Introduction à l`ancienne physique (Éd. de Minuit, 1965), Empédocle, t. II : Les Origines. Édition critique et traduction des fragments et des témoignages (Éd. de Minuit, 1969), Empédocle, t. III : Les Origines. Commentaire (2 vol., Éd. de Minuit, 1969).

En 1972, il publie, en collaboration avec Heinz Wismann, une étude sur le philosophe grec Héraclite d`Éphèse (v. 567-v. 480 av. J.-C.) : Héraclite, ou la séparation (Éd. de Minuit). En 1975, il publie La Pensée du plaisir. Épicure : textes moraux, commentaires (Éd. de Minuit. En 1978, il publie, en collaboration avec André Laks, La Lettre à Pythoclès (Presses universitaires de Lille). En 1981, il publie, en collaboration avec Pierre Judet de la Combe, l`Agamemnon d`Eschyle, vol. I, 1re et 2e partie (Éd. de Minuit). En 1991, il publie L`Œdipe roi, de Sophocle, 4 vol. (Éd. de Minuit), traduit plus tard en allemand par lui-même, avec la collaboration de Renate Schlesier, chercheur au Département d`Histoire et études culturelles, à l`Université libre de Berlin. En 1995, de ce même livre, il en tire dans la collection « Tel » chez Gallimard, un ouvrage intitulé La naissance d`Œdipe. En 1997, il publie La Grèce de personne : les mots sous le mythe (Seuil). En 1999, il publie La mort d`Antigone (PUF).

Il a aussi publié des études sur la poésie du poète roumain de langue allemande Paul Celan (1920-1970), dont il demeure l`un des exégètes les plus pénétrants : Poésie contre poésie. Celan et la littérature (PUF, 2001) et L`écrit. Une poétique dans l`œuvre de Celan (PUF, 2003). En 2006, il publie Parménide, de l`étant au monde (Éditions Verdier, coll. « Verdier poche », 352 p.). Concernant ce dernier titre, mon collègue Yves Bastarache en faisait l`annonce, ici même, au moment de sa parution en octobre 2006.

Aux cours des dernières décennies, avec son épouse et collaboratrice Mayotte, elle-même philologue classique, il se consacre à la traduction de tragédies : l`Œdipe roi de Sophocle, mis en scène par Alain Milianti, l`Iphigénie à Aulis d`Euripide, joué par la compagnie de la metteur en scène de théâtre Ariane Mnouchkine, l`Andromaque d`Euripide, présenté au Festival d`Avignon.

 

Iconographie

 

Bollack-Empédocle-1       Bollack-Empédocle     Bollack-Héraclite

 

 

 

Bollack-Au jour le jour        Jean Bollack et Claude Mossé

                                               Jean Bollack et Claude Mossé, professeur à l`Université de Paris VIII