Raymond Boudon

Le 10 avril 2013 est décédé à l`âge de 79 ans, à Paris, le sociologue français Raymond Boudon. Il devint peu à peu l`un des chefs de file du courant dit de « l`individualisme méthodologique » qui postule que l`analyse d`un phénomène social consiste à reconstruire sous la forme d`un modèle abstrait la motivation des individus impliqués dans ce phénomène. Ce même courant s`oppose à l`idée d`une soumission de l`individu au système social, et à sa perte d`autonomie. Boudon nomme également ce même courant « actionnisme ». Dans la sociologie française, il était l`un des grands noms de la sociologie de la deuxième moitié du XXe siècle, avec Alain Touraine, Michel Crozier (1922-2013) et Pierre Bourdieu (1930-2002) dont il était un rare opposant. On lui doit d`avoir réhabilité la place de l`individu dans l`analyse des phénomènes sociaux et économiques. En outre, il a passé sa vie à tenter d`expliquer les phénomènes sociaux, les élans collectifs, en refusant les explications marxistes ou structuralistes qui envahissent la pensée sociologique française des années 1960 et 1970. Ses travaux concernaient la question des valeurs, la sociologie de la connaissance et l`épistémologie des sciences sociales.

Raymond Boudon était professeur émérite à l`Université Paris IV-Sorbonne (1978-2002) et membre de l`Académie des sciences morales et politiques, de l`Académia europaea et de plusieurs académies étrangères, dont la British Academy, la Société royale du Canada et l`American Academy of Arts and Sciences, de l`European Academy of sociology, de l`Académie des Sciences Humaines de Saint-Petersbourg, de l`Académie des sciences sociales d`Argentine, de l`Académie des arts et des sciences d`Europe Centrale et de l`Académie de Philosophie et des Sciences.

Il a aussi enseigné régulièrement à l`Université de Genève (Suisse); il a également connu une riche carrière internationale, enseignant notamment à Harvard, Chicago et Oxford. De plus, il a accumulé rapidement les postes de directeur de rédaction ou de membre au sein de nombreuses et prestigieuses revues : L`Année sociologique (fondée à Paris en 1896 par Émile Durkheim), Rationality and Society (Chicago), Quality and Quantity (Amsterdam), la Revue suisse de sociologie (Berne), Thesis (Moscou), la Revue française de sociologie, The American Journal of Sociology, Theory and Decision (Berlin). Il a aussi rédigé quelques articles pour l`édition française de l`Encyclopédie Universalis. Ajoutons également qu`il occupa une place de membre du Comité de rédaction de la collection de philosophie des sciences Methodos (Barcelone).

Repères biographiques

Il naît le 27 janvier 1934 à Paris. Élevé au sein d`une famille bourgeoise, il entame ses études au lycée Louis-le-Grand, à Paris. Puis, il entre à l`École normale supérieure. Agrégé de philosophie, il s`emploie dans un premier temps et sous l`influence du sociologue américain d`origine autrichienne Paul Lazarsfeld (1901-1976), à montrer l`apport conceptuel des méthodes quantitatives et, plus généralement, des mathématiques en sociologie. En 1955, il effectue un séjour d`une année à l`Université de Fribourg-en-Brisgau (Bade-Wurtemberg). Agrégé de philosophie donc, il effectue un séjour, en 1961-1962 à l`Université Columbia, à New York, suite à une recommandation du philosophe et sociologue français Raymond Aron (1905-1983). En 1961-1962, il est attaché de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), puis chargé de recherche l`année suivante. De 1963 à 1967, il est Maître de conférences à la faculté des lettres de l`Université de Bordeaux. Il quitte cette même institution et passe une année à l`Université Harvard, à Cambridge dans le Massachusetts. En 1967, sous la direction du sociologue français Jean Stoetzel, il soutient sa thèse intitulée « L`Analyse mathématique des faits sociaux ». Publiée chez Plon, il s`applique, dans cet ouvrage, à définir précisément un langage de description de la société reposant sur la distinction de variables et la mesure de leurs relations de cause à effet. Sa thèse complémentaire, sous la direction de Raymond Aron, porte sur le structuralisme : À quoi servent les Structures ? De 1967 à 1971, il est professeur à la Sorbonne. De 1968 à 1971, il est directeur du Centre d`études sociologiques (CNRS).

Dans les années 1970 et 1980, il s`intéresse aux mécanismes de changement social. De 1971 à 1999, il fonde et dirige le Groupe d`étude des méthodes de l`analyse sociologique (Paris-Sorbonne/CNRS); il est aussi professeur à l`Université René-Descartes. En 1973, il publie L`Inégalité des chances (Éd. Armand Colin; réédité en 2011 chez Hachette / Pluriel), où il s`intéresse aux causes de la mobilité sociale dans la France d`après-guerre. Il y démontre que cette mobilité résulte de l`évolution des structures de la population active et non pas d`une quelconque méritocratie républicaine. Cet ouvrage est considéré, au niveau international, comme un classique des sciences sociales du XXe siècle; il est réédité en 2011, chez Pluriel. En 1973 toujours, il passe une année au Center for Advanced Study in the Behavioral Sciences de l`Université Stanford (Californie). À partir de 1977, il dirige la collection « Sociologies », aux Presses universitaires de France (PUF), qui compte environ 150 ouvrages parus. En 1978, il est professeur à l`Université Paris IV- Sorbonne. À partir des années 1980, il est un des initiateurs de la « sociologie cognitive ». En 1982, il publie avec le sociologue français François Bourricaud, le Dictionnaire critique de la sociologie (PUF; 4e éd., 2011). Le 5 mars 1990, il est élu à l`Académie des Sciences Morales et Politiques, dans la section Philosophie, au fauteuil laissé vacant par le décès de Jean Stoetzel (1910-1987). En 1992, il dirige le Traité de sociologie (PUF). En 1995, il publie Le Juste et le Vrai : études sur l`objectivité des valeurs et de la connaissance (Fayard), où il analyse les valeurs et la morale quotidienne. En 2002, il devient professeur émérite. Le 9 février 2009, il est lauréat du Prix Tocqueville 2008. En 2010, il publie La sociologie comme science (La Découverte), ouvrage dans lequel il revient sur son parcours personnel. En 2012, il publie Croire et savoir : penser le politique, le moral et le religieux (PUF), ouvrage consacré à la croyance. En juin 2013, à l`occasion des Fêtes du 75e anniversaire de la Faculté des sciences sociales de l`Université Laval, à Québec, il devait y recevoir un doctorat Honoris causa en sociologie. Signalons qu`il a été par deux fois professeur invité à cette même institution. D`ailleurs, lui et sa femme Marie-Rose aimaient venir dans la ville de Québec et ils avaient une affection particulière pour la Côte-Nord et la région de Tadoussac.

Publications

Il est l`auteur d`une œuvre considérable et originale comme en font foi les ouvrages suivants : Les Méthodes en sociologie (PUF, coll. « QSJ ?, no. 1334 » 1969; 12e éd., 2002 avec Renaud Fillieule), La crise de la sociologie (Droz, 1971), Effets pervers et ordre social (PUF, 1977; éd. de poche, coll. « Quadrige »), La logique du social (Hachette, 1979; Hachette, coll. « Pluriel », 1983), La Place du désordre. Critique des théories du changement social (PUF, 1984; coll. « Quadrige », 1991), L`idéologie ou l`origine des idées reçues (Fayard, 1986; Seuil / Points, 1992), L`Art de se persuader des idées fragiles, douteuses ou fausses (Fayard, 1990), Le sens des valeurs (PUF / Quadrige, 1999), Raisons, bonnes raisons (PUF, 2003), Pourquoi les intellectuels n`aiment pas le libéralisme (Odile Jacob, 2004), Tocqueville aujourd`hui (Odile Jacob, 2005), Renouveler la démocratie : éloge du sens commun (Odile Jacob, 2006), Essais sur la théorie générale de la rationalité (PUF, 2007), Le relativisme (PUF, coll. « QSJ ?, no.3803 », 2008), La rationalité (PUF, coll. « QSJ ?, no. 3857 » 2009). Son œuvre, peu médiatisée, reste à découvrir.

Iconographie

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