Le 24 mai 2013 est décédé à Paris à l`âge de 90 ans le sociologue français Michel Crozier. Il fut le principal concepteur de l`« analyse stratégique » en sociologie des organisations. Il a étudié les relations des acteurs au sein des systèmes grâce à une méthode originale, celle de l`analyse stratégique. Considéré comme un « réformateur », il regrettait l`influence gagnée par le sociologue français Pierre Bourdieu (1930-2002) et d`autres sociologues « contestataires » auprès du grand public et des médias. Il a fait partie de ces intellectuels français nés dans l`entre-deux guerre, dont l`originalité intellectuelle et méthodologique a largement dépassé les frontières françaises.

Il a poursuivi une remarquable carrière de chercheur, balisée par des ouvrages qui sont devenus des classiques de la théorie des organisations. Parallèlement, il a aussi mené une carrière d`enseignant universitaire, d`abord à l`Université Harvard (Massachusetts), puis à l`Université de Nanterre, et finalement à l`Institut d`études politiques de Paris, où il a fondé le Cycle supérieur de sociologie, qu`il a dirigé jusqu`à sa retraite. Son apport a consisté dans l`introduction et la fondation en France d`une sociologie des organisations et des contraintes de l`action collective. Lui et son équipe ont donc proposé un nouveau paradigme susceptible d`éclairer les phénomènes sociaux, qu`ils ont conçu en termes de relations entre systèmes et acteurs. Par là, ils ont cherché à renouveler la sociologie des organisations au profit d`une sociologie de l`« action organisée ».

Proche de la revue Esprit dans les années 1950 et membre, dès l`origine, du Club Jean-Moulin (laboratoire d’idées créé en 1958 par l`historien Daniel Cordier et l`écrivain Stéphane Hessel), il a toujours cherché à faire coïncider son activité de recherche avec son engagement pour la réforme de la société et de l`État français. En effet, pour lui, la connaissance sociologique doit être utile et produire une connaissance pratique qui puisse être un outil de changement en permettant aux intéressés de mieux comprendre leur situation et donc, d`être mieux à même de la changer.

Mentionnons que chaque année, l`association des amis de Michel Crozier finance un Prix Michel Crozier à hauteur de 10000 €. Ce prix est destiné à récompenser un travail de recherche empirique particulièrement intéressant et innovant dans le domaine de la sociologie de l`organisation.

Repères biographiques

Il naît le 6 novembre 1922 à Sainte-Menehould (Marne). Il est le fils d`un petit entrepreneur de la banlieue parisienne. Au lendemain de la guerre, il obtient son diplôme de l`École des hautes études commerciales (HEC) à Paris et une licence en droit. Ayant obtenu une bourse, il part aux États-Unis pendant quatorze mois pour y étudier les syndicats. C`est là qu`il découvre le goût du travail sur le terrain. En effet, durant cette période, il sillonne ce pays, rencontrant des syndicalistes de tous horizons qu`il interviewe pour comprendre le fonctionnement et le rôle des syndicats américains. À ce moment, il se familiarise avec les travaux fonctionnalistes des sociologues américains Talcott Parsons (1902-1979) et Robert King Merton (1910-2003).

En 1951, de retour en France, il publie un livre sur cette enquête Usines et syndicats d`Amérique (Éd. Ouvrières, coll. « Masses et militants »). Par après, il passe son doctorat de droit, puis il entre en 1952, comme Attaché de recherche, au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et participe, dès sa fondation, à l`Institut des sciences sociales et du travail (ISST). À cette époque, il fréquente, à Paris, des Américains, notamment le sociologue Daniel Bell (1919-2011), précurseur du post-industrialisme En 1953, il entreprend sa première recherche empirique sur le Centre des Chèques postaux de Paris. Celle-ci est publiée, en 1955, sous le titre Petits Fonctionnaires au travail (CNRS). En 1954, il est Chargé de recherche au CNRS. Entre 1955 et 1959, avec l`aide d`une petite équipe à l`ISST, il mène une recherche-action dans une grande banque ainsi qu`une recherche extensive dans six compagnies d`assurances. Cette même recherche va lui fournir le matériau de son livre Le Monde des employés de bureau, et notamment l`enquête dans les manufactures de tabac du SEITA. En 1959, avec les sociologues Jean-Daniel Reynaud (agrégé de philosophie), Jean-René Tréanton et Alain Touraine, il fonde la revue Sociologie du travail. En 1959 toujours, il est invité par le Fondation Ford au Center for Advanced Studies of the Behavioral Sciences (Centre d`études supérieures en sciences du comportement), à Palo Alto (Californie). C`est là qu`il commence la réflexion qui le conduit à la rédaction, d`abord en anglais, puis en français (sous forme de thèse d`État) de son livre Le Phénomène bureaucratique, ouvrage dans lequel il esquisse les fondements de ce qui deviendra « l`analyse stratégique des organisations ».

En 1962, il fonde le Centre de sociologie des organisations (CSO), qu`il dirige jusqu`en 1993. À ce moment, il entreprend un nouveau programme de recherche sur l`administration française face au changement. Le CSO est rattaché à la Fondation nationale des sciences politiques; en 1976, il devient un laboratoire du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), dirigé par le sociologue français d`origine autrichienne Erhard Friedberg de 1993 à 2007.

En 1964, il se fait connaître grâce à son ouvrage Le Phénomène bureaucratique (Seuil; « Points », 1993) qui met en lumière les rigidités de la société française et sa résistance au changement. Il y reprend les derniers développements de la sociologie américaine des organisations (J.G. March et H.A. Simon). En effet, il y compare les fonctionnements internes de l`Agence parisienne des chèques postaux et la Société nationale d`exploitation industrielle des tabacs et allumettes (SEITA). Dans ces deux derniers cas, il souligne, dans une perspective wébérienne, que les membres d`une organisation apportent dans celle-ci des fins qui leur sont très personnelles et définissent la situation d`une manière particulière à chacun. De ce fait, les membres défendent les intérêts qu`ils perçoivent personnellement selon des stratégies qui varient en fonction des coordonnées socioculturelles par lesquelles ils sont définis, Ainsi chaque groupe essaie d`étendre l`espace de discrétion dans lequel il est protégé des autres groupes. Par là, le groupe restreint la possibilité que les autres groupes puissent prévoir sa conduite et agir contre lui. En 1964, il est Maître de recherche au CNRS. En 1965, il publie Le Monde des employés de bureau (Seuil). Entre 1966 et 1970, il est professeur de sociologie à l` Université Harvard. En 1967-68, il est professeur de sociologie à la Faculté de lettres de l`Université Paris-Nanterre. En 1969, il est Docteur d`État ès Lettres. Il enseigne également à l`École des sciences sociales de l`Université de Californie jusqu`en 1992.

En 1970, il publie La Société bloquée (Seuil; 1999; expression empruntée à son ami, le politologue américain Stanley Hoffman), où il explore les origines de la crise de Mai 1968 liée, selon lui, moins aux rigidités de la société française que de l`État et de son système bureaucratique. À l`époque, il est enseignant à l`Université de Nanterre. Ce même ouvrage est réédité par Le Seuil en 1994, puis également réédité dans la collection « Points Essais » en 1995. En 1970 toujours, il est Directeur de recherche au CNRS. En 1970 et 1972, il est Président de la Société française de sociologie. En 1972, avec Henri Mendras (1927-2003) et Jean-Daniel Reynaud (agrégé de philosophie), il fonde l`Association pour le développement des sciences sociales appliquées (ADSSA). Il en devient l`animateur principal, lorsqu`en 1977, l`ADSSA se transforme en Diplôme d`études approfondies (DEA) de sociologie de l`Institut d`études politiques (IEP) de Paris. De 1975 à 1982, il fonde et dirige le cycle supérieur de sociologie de l`Institut d`études politiques de Paris. En 1977, il publie son maître ouvrage écrit avec Erhard Friedberg, L`Acteur et le système (Seuil, coll. « Sociologie politique »; « Points Essais », 1992), où il donne un fondement théorique à ses premières analyses des rapports entre les organisations et les individus qui les composent, et les stratégies de décision qui en découlent. Dans cette publication, les individus y sont décrits comme des êtres rationnels qui exécutent des stratégies en vue d`augmenter leur propre marge de manœuvre et de réduire celle des autres. Ces relations de pouvoir sont à l`origine des blocages qui affectent, selon eux, non seulement les grandes administrations, mais aussi la société française dans son ensemble, impuissante à se réformer d`elle-même. Aujourd`hui, ce livre est considéré comme un classique de la littérature sociologique. La même année, il reçoit le Prix Tocqueville (parrainé par Raymond Barre et Alain Peyrefitte) pour l`ensemble de son œuvre. Ledit prix est attribué tous les deux ans à un homme (ou à une femme) qui s’est illustré par son humanisme et son attachement aux libertés publiques, perpétuant ainsi la pensée d’Alexis de Tocqueville (1805-1859). En 1979, il publie On ne change pas la société par décret (Grasset; réédité par Hachette-Pluriel, 1982). De 1979 à 1981, il est membre de la Mission de l`innovation. En 1980, il devient Directeur de recherche émérite au CNRS. De 1982 à 1988, il est professeur invité à l`Institut des hautes études en administration publique de Lausanne (Suisse), où il est responsable du programme de Sociologie des organisations. De 1982 à 1989, il est Visiting Professor à l`École des sciences sociales de l`Université de Californie, à Irvine.

En 1987, il publie État moderne, État modeste (Fayard, réédité par « Points Essais », 1991), où il poursuit sa critique du conservatisme et de l`immobilisme de l`administration française. Ainsi, pour lui, ce n`est pas tant la société française qui est bloquée que l`État français qui, à cause de son conservatisme, son « bureaucratisme » et son omnipotence, freine l`innovation et les adaptations dynamiques. Ledit livre est réédité dans la collection « Points Essais » en 1991. Dans ce même ouvrage, il appelle au désengagement progressif de l`État et à l`instauration d`une véritable concurrence entre services publics et privés, pour que l`usager, par son choix, puisse enfin contraindre les organisations à s`amender. En 1987, il est membre de la Commission de réflexion sur l`avenir de l`Université. En 1988, à la demande d`Hervé de Charrette, ministre chargé de la Fonction publique et du Plan, il rédige un rapport sur les innovations administratives au Japon, aux États-Unis et en Suède. En 1988 également, il est Professeur invité au New Asia College, de Hong Kong. En 1989, il publie L`Entreprise à l`écoute (InterEditions; réédité par « Points Essais », 1994) où il propose une autre vision du management. En 1993, il est conseiller scientifique au cabinet international de management SMG. En 1995, il publie avec Bruno Tillette, La Crise de l`intelligence : essai sur l`impuissance des élites à se réformer (Seuil), où il dénonce le rôle de la technocratie et des élites, qui gêne les transformations que la société civile est encline à accepter. La même année, il est conseiller scientifique chez Andersen Consulting. En 1998, il reçoit le premier doctorat honorifique décerné par l`ENAP. Le 14 juin 1999, il entre à l`Académie des sciences morales et politiques (Institut de France), date de son élection au fauteuil VIII de la section Morale et sociologie, laissé vacant par le décès du neurologue français François Lhermitte (1921-1998). Dans les années 2000, il se consacre à l`écriture de ses mémoires : Ma belle époque (Fayard, 2002) et À contre-courant (Fayard, 2004) où il évoque sa trajectoire intellectuelle et professionnelle, jusqu`à son entrée à l`Académie des sciences morales et politiques en 1999.

Un moment de recueillement a eu lieu vendredi, 31 mai 2013 à 10h30, en l`église Saint-Séverin, à Paris dans le 5e arrondissement. Il a été inhumé au cimetière du Montparnasse. Il est décédé la même année qu`une autre sociologue français Raymond Boudon (1934-2013). Parmi les distinctions reçues, il était Officier de la Légion d`Honneur et Commandeur de l`Ordre National du Mérite.

Publications

Parmi ses autres publications, mentionnons : Où va l`administration française ? (Éditions d`Organisation, 1974; en collaboration), The Crisis of Democraties (1977; en collaboration), Le Mal américain (Fayard, 1980), L`Évaluation des performances pédagogiques des établissements universitaires (1990), Du management panique à l`entreprise du XXIe siècle (1994; en collaboration), Quand la France s`ouvrira… (Fayard, 2000; avec Bruno Tillette), À quoi sert la sociologie des organisations ? Tome I : Théorie, culture et société; tome II : Vers un nouveau raisonnement pour l`action. (recueil d`articles de Michel Crozier parus entre 1956 et 1998, Séli Arslan), Nouveau regard sur la société française : s`écouter pour entendre. Entretiens avec Bruno Tillette et Michel Crozier (2007).

 

Iconographie

 

Le Phénomène bureaucratique

 

La Société bloquée

 

L`Acteur et le système

 

La crise de l`intelligence