NDLR : voir aussi les vidéos des performances «Musique et philosophie».

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Analyse de

Desired constellation

De Björk

(Analyse par Martin Hould)

 

1                  It’s tricky when

2                  You feel someone

3                  Has done something

4                  On your behalf

5                  It’s slippery when

6                  Your sense of justice

7                  Murmurs underneath

8                  And is asking you:

9                  How am I going to make it right? (x2)

10                  With a palm full of stars

11                  I throw them like dice

12                  Repeatedly

13                  I shake them like dice

14                  And throw them on the table

15                  Repeatedly

16                  Repeatedly

17                  Until the desired constellation appears

18                  And I ask myself:

19                  How am I going to make it right?

20                  How am I going to make it right?

21                  How am I going to make it right?

22                  And you hear

23                  How am I going to make it right?

 

C’est une auteure-compositeur-interprète d’origine islandaise qui a toujours baigné dans la musique. Dès la petite enfance, ses parents l’ont inscrit à une école de musique et c’est à 11 ans, soit en 1977, qu’elle a produit son premier album de musique avec l’aide de son oncle et qu’elle a aussi reçu son premier disque d’or en Islande.

 

Les thèmes les plus récurrents dans sa musique sont la nature, le jeu, l’enfance, l’imagination, le rêve et l’amour. Björk a une personnalité très excentrique et cela se reflète souvent dans ses multiples costumes qui rappellent les thèmes de ses chansons ou de ses albums.

Le sujet de la chanson que vous allez écouter aujourd’hui est la justice. Non pas la justice au sens juridique du terme, impliquant un système de justice, des lois et des institutions, mais plutôt la justice dans les relations interpersonnelles, intimes, dans les lois non écrites du vécu humain. C’est d’ailleurs surement en ce sens que la justice peut prendre un sens universel, philosophique, dans son origine lié au vécu humain et qui se transmet dans le langage même quand on dit spontanément par exemple : « ce n’est pas juste » ou « ah! c’est justement cela que j’allais dire! », ou encore « j’en prendrais juste un petit peu ». Il y a toute sorte d’expressions dans la langue qui se rapportent au juste, sans toutefois impliquer quoi que ce soit de juridique. Dans le langage quotidien, la justice, c’est notamment rechercher l’exactitude, la précision, c’est dire la vérité, être honnête, sincère, c’est donner son approbation avec énergie, et tout cela, je pense, existe d’une manière ou d’une autre dans toutes les langues du monde.

 

C’est surement ce qui fait qu’on peut tous se parler de justice, peu importe d’où on vient, et ici Björk, dont la langue maternelle est l’islandais, nous chante en anglais quelque chose sur la justice, quelque chose que je vais me faire plaisir de traduire en français, traduction libre si vous me le permettez… Le morceau s’appelle « Desired Constellation », soit la « La constellation désirée » et je reviendrai plus loin sur le titre.

 

Elle commence par une mise en situation aux lignes 1 à 4 :

Elle dit : « il est difficile de vivre une situation où l’on sent que quelqu’un a fait quelque chose à cause de nous ou en notre nom. »

 

Ici, Björk part de toute évidence d’un fait vécu, qui pourrait très bien être tiré de sa vie d’artiste. Lorsque des milliers d’admirateurs te regardent et t’admirent tellement qu’ils en viennent à vouloir vivre selon tes paroles, imiter les moindres de tes idées, il est en effet possible de ressentir un certain malaise. Pourquoi ce malaise? On ne le sait pas encore, mais on peut bien penser que par exemple, quand on écrit une chanson, on ne pense pas nécessairement à toutes les interprétations que les gens pourraient en faire et comment ces chansons pourraient changer la vie des gens, pour le mieux comme pour le pire. Un admirateur fou de Björk a d’ailleurs tenté de la défigurer avec une bombe artisanale en 1996, une tentative qui a échoué grâce à la police de Londres. L’admirateur fou s’est ensuite enlevé la vie et cela a bouleversé l’artiste. Cela a changé sa façon de voir son métier et cela l’a amené, de son propre aveu, à adopter un style d’écriture différent, plus personnel. Il est possible que l’artiste revienne inconsciemment ou pas sur ces évènements.

 

En tout cas, c’est dans les quatre lignes suivantes, les lignes 5 à 8, que le sujet principal apparait la première fois, soit la justice, lorsqu’elle dit :

« C’est compliqué d’être dans une situation où notre sens de la justice murmure de l’intérieur et nous demande : »

Ici, on comprend mieux la nature du malaise que Björk exprimait à l’idée que quelqu’un fasse quelque chose à cause d’elle : c’est son sentiment de responsabilité vis-à-vis autrui qui l’angoisse, son sens de la justice. Elle ne veut pas influencer les autres en mal, elle ne veut pas que des gens fassent des mauvais choix à cause d’elle. C’est pourquoi son sens de la justice lui demande à la ligne 9 : « comment bien faire ? comment bien faire? »

 

C’est à ce moment que Björk compose cette très belle métaphore. Elle dit :

« je remplis le fond ma main avec des étoiles et je les lance comme on lance des dés »

Encore et encore,

Je les brasse comme des dés et je les jette sur la table

Encore et encore, encore et encore »

Jusqu’à ce que la constellation désirée apparaisse. »

Cette métaphore est à la fois très belle et très difficile à interpréter. Ce qu’il faut garder en tête du moins, c’est que dans la logique de la chanson, cette métaphore est la réponse à la question principale « comment bien faire ? comment bien faire? »,  ou si voulez, puisque c’est le sens de la justice qui pose cette question : « comment être juste? comment être juste? » Qu’est-ce que Björk propose pour répondre à cette question philosophique? Je pense qu’il est possible de dégager deux tendances dans la métaphore des dés qui deviennent des constellations.

 

D’abord , les constellations étant formées d’étoiles, il est clair que cela pourrait être un appel à l’ordre de la nature, qui est constitué de lois immuables. Sur le plan de la justice, cet appel vers la nature pourrait renvoyer à la tradition moderne du droit naturel, chez des penseurs anglais comme Thomas Hobbes et John Locke, car cela pourrait être compris comme une obligation raisonnable et non écrite de maintenir la vie et la paix sur terre. Ainsi, en prenant des étoiles dans sa main et en voulant former une constellation, il se pourrait que l’artiste indique par là son désir de créer une chanson qui inspire la paix et la vie dans le monde.

 

Par contre, terminer ici l’interprétation du sens philosophique de la chanson donnerait une explication insuffisante, car de toute évidence, la solution que propose l’auteur ne semble pas fonctionner : elle lance et lance à nouveau les dés du ciel sur la table, espérant y trouver ce qu’elle désire, mais elle ne semble pas le trouver puisqu’elle recommence et recommence encore, et à la ligne 18, elle retourne à la case départ : comment bien faire, comment bien faire? Comment être juste? Comment être juste? Peut-être que suivre la voix de la nature n’est pas la solution finalement. Peut-être n’y  a-t-il pas de solution à ce problème?

 

À moins que nous abordions la métaphore d’un point de vue existentialiste. En effet, si nous nous attardons à l’aspect aléatoire du lancée du dé, au jeu que cela suscite, le fait de jouer aux dés, et à la répétition incessante du processus, alors cela rappelle drôlement l’interprétation du Mythe de Sisyphe qu’avait le philosophe français Albert Camus. Dans ce mythe, pour faire court, un homme est condamné à pousser une énorme roche sur le sommet d’une colline et, à chaque fois qu’il arrive au sommet, la roche lui glisse entre les mains. La roche déboule du haut du sommet et retourne au pied de la montagne. L’homme doit alors retourner la chercher, la remonter, et encore une fois, la roche lui échappe des mains une fois arrivée au sommet, et ainsi de suite sans arrêt. Camus se sert de ce mythe pour expliquer sa conception dramatique de la vie : la vie est absurde, il n’y a pas de sens préétabli de la vérité et de la justice. Chercher la vérité et la justice est un travail qui est toujours à recommencer. Chaque humain doit rouler sa roche, mais pourquoi une roche? Pourquoi pas autre chose? Il n’y pas de réponse à cette question, c’est simplement le fruit du hasard. Les dés ont été lancés.

 

C’est pourquoi on peut comparer la constellation que Björk désire avec cette roche qui doit être roulée au sommet, mais qui retombe toujours au pied de la colline: la constellation désirée n’est jamais obtenue et la question reste toujours sans solutions. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut arrêter de chercher pour autant, car peut-être y a-t-il quelque chose de bon dans le simple fait de chercher, quelque chose qui donne sens à la vie et qui nous conduit ultimement vers autrui, vers l’autre : d’où le fait que Björk partage avec nous cette chanson et qu’on peut finalement entendre nous-mêmes cette voix qui nous demande aux lignes 22 et 23 : « comment bien faire, comment être juste? »

 

Merci!