ISSN 1927-4211

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Éthique et religion: le divorce

Texte publié avec la permission de l’auteure:
Marie-Michelle Poisson
Professeure de philosophie
Collège Ahuntsic
Montréal

Pourquoi Marc Ouellet veut-il maintenir l’enseignement religieux à l’école? Parce qu’il a la conviction que tout autre enseignement moral ( par exemple un enseignement de l’éthique ayant des fondements philosophiques, rationnels et humanistes) ne pourrait que mener notre belle jeunesse à la perdition, à la dépravation, voire au suicide! Tel est l’essentiel du message qu’il est venu livrer récemment devant la Commission Bouchard-Taylor. Or, M. Ouellet s’est fait rappeler, à juste titre, par bon nombre d’intervenants sociaux, que l’Église n’a pas toujours été et n’est toujours pas un exemple à suivre quant au respect le plus élémentaire des droits humains et que certains crimes commis au nom des dogmes de la foi catholique sont tout simplement inexcusables. Devant un tel paradoxe, comment Marc Ouellet peut-il justifier le maintien de l’enseignement moral catholique à l’école autrement qu’en essayant de composer de toute urgence, en ayant recours à bon nombres de sophismes et de contre-vérités, un visage respectueux des droits humains à l’Église Catholique Romaine? L’Église n’a-t-elle pas eu un comportement immoral envers les autochtones, les femmes, les gais et lesbiennes, les orphelins et les enfants nés hors du mariage, les divorcés, les filles mères, les victimes de prêtres pédophiles? Dans son étrange lettre [1] M. Ouellet l’admet sans équivoque en demandant « Pardon pour tout ce mal ». Est-ce que l’Église a rectifié ses positions envers ces personnes? Non et elle ne semble pas disposée à la faire. Par conséquent l’Église Catholique est bien mal placée pour donner des leçons de morale à qui que ce soit.

La preuve est donc faite que la religion n’est jamais une garantie de moralité. Et ce qui vient d’être dit de la religion Catholique pourrait être dit de toutes les religions. L’obéissance à certains préceptes religieux ou la perpétuation de traditions ancestrales ayant une dimension sacrée sont souvent en conflit avec les devoirs moraux les plus élémentaires.

La moralité et la religion sont deux choses complètement différentes et indépendantes. Si elles coïncident parfois c’est tout simplement parce qu’il se trouve partout des personnes courageuses et intègres, croyantes ou agnostiques, qui placent le respect des droits humains avant toute chose et qui le prouvent au quotidien dans chacun de leurs actes. C’est cette morale humaniste universelle qui transcende toutes les religions que l’on doit désormais enseigner à tous nos enfants sans exception dans les écoles primaires et secondaires du Québec.

Il est plus que temps d’opérer dans les esprit un divorce radical et salutaire entre l’éthique et la religion tout comme il fut nécessaire de séparer une fois pour toute la science et la religion. Pour y arriver, il faudra d’abord identifier et démentir tous les préjugés extrêmement complaisants qui prêtent automatiquement une probité morale sans faille aux religieux. Il faudra de plus dénoncer toutes les médisances sans aucun fondement exprimées envers les agnostiques et les athées et ne plus tolérer dans les débats publics les sophismes et les contre-vérités dont les religieux de toutes confessions font désespérément usage pour tenter de préserver une autorité morale anachronique.

L’ancien programme d’enseignement moral catholique comportait quantité de distorsions et d’omissions frisant la malhonnêteté intellectuelle. Dans ce programme, chaque thématique abordée devait être illustrée par de nombreuses références aux textes religieux. Par exemple « les relations avec les autres » ou « le rapport à la consommation » pouvaient être illustrés par des récits tirés de l’ancien et du nouveau testament, des récits de vie de catholiques d’hier et d’aujourd’hui, quelques rites catholiques et quelques récits de la diversité religieuse. Jamais, cependant, n’étaient proposées, en guise d’illustrations, les contributions significatives et souvent mêmes décisives de certains philosophes. Ainsi, on proposait l’exemple de « Martin Luther King, homme de foi et promoteur d’un changement de mentalité concernant les rapports entre les Blancs et les Noirs ». Or il est de notoriété publique que l’engagement politique de M.L. King fut d’abord et avant tout inspiré par Henry D.Thoreau, philosophe américain, théoricien de la désobéissance civile et de la non-violence; concepts qui ont été déterminants dans le succès de la lutte anti-ségrégationniste aux Etats-Unis. De même, le « rapport à la consommation » ne suscitait aucune mention des stoïciens, philosophes de l’antiquité grecque, qui ont pourtant établi les bases philosophiques d’un mode de vie fondé sur la modération, notion qui fut par la suite intégrée aux doctrines chrétiennes et musulmanes.

Il va sans dire qu’il était totalement exclu de faire mention des cas ou, au contraire, l’Église Catholique se serait montrée raciste ( ex. : controverse de Vallodolid à l’origine de l’esclavage des noirs dans les Amériques ) ou aurait démontré un goût démesuré pour le faste et le luxe ( ex. : visite guidée des palais de Rome dont les richesses proviennent des fruits d’une forme ou d’une autre d’esclavage).

L’éthique est une discipline philosophique qui étudie et valide les principes à l’oeuvre lorsque nous formulons des jugements moraux. Principes rationnels capables d’orienter et de limiter les actions humaines. L’éthique, tout comme les sciences naturelles au XVIIIe siècle, a dû conquérir son indépendance en regard de la religion. Désormais, l’éthique est autosuffisante et capable de proposer des principes universels opérationnels, comme par exemple les droits de l’homme, qui sont à la base de nos institutions démocratiques modernes.

Les efforts rationnels de penseurs tels Rousseau, Kant, Tocqueville ou Thoreau, entre autres, ont contribué à établir un corpus de connaissances qui peuvent et doivent s’enseigner dans nos écoles afin que les jeunes soient instruits de leurs droits et devoirs de citoyen. Et c’est pour cette raison que l’Unesco a fait de  l’enseignement de la philosophie une priorité pour tous les niveaux de scolarité. On trouve dans la Déclaration de Paris une justification fort pertinente de l’enseignement de cette discipline ; « (…)l’éducation philosophique, en formant des esprits libres et réfléchis, capables de résister aux diverses formes de propagande, de fanatisme, d’exclusion et d’intolérance, contribue à la paix et prépare chacun à prendre ses responsabilités face aux grandes interrogations contemporaines, notamment dans le domaine de l’éthique. »

Malheureusement, aucun programme d’enseignement moral produit jusqu’à ce jour par le Ministère de  l’éducation du Québec ne comporte de contenu significatif et pertinent en philosophie éthique. Les nouveaux programmes d’Éthique et Culture Religieuse dont l’implantation est prévue pour décembre 2008 ne font pas exception. Les contenus d’éthique philosophique, évoqués succinctement, sont noyés parmi les contenus de culture religieuse. L’enseignant doit présenter le contenu d’éthique humaniste, qui constitue pourtant l’essentiel des principes civiques qui guident nos sociétés modernes, au même titre que les contenus normatifs religieux sans jamais accorder de préséance systématique et explicite à l’éthique philosophique lorsque les droits humains et les pratiques religieuses ne sont pas en adéquation. Il semble que le programme soit conçu de telle manière que toutes les divergences normatives soient traitées comme des « diversités culturelles» qui doivent faire l’objet d’une tolérance mutuelle mise en pratique par l’exercice de l’écoute et du dialogue. Encore une fois on nage en plein relativisme, relativisme propre à conforter les préjugés moraux des religieux. Relativisme doucereux dont on a peut-être espéré, à tord, qu’il puisse nous préserver des susceptibilités politiques de certains groupes d’intérêt qui ont été et se montrent encore très agressifs dans le dossier de l’enseignement moral religieux à l’école.

Il est clair que les parents catholiques ne se contenteront pas de ce qui se présente à leurs yeux comme un subterfuge consistant à maintenir un certain contenu religieux à l’école en le nommant et en le définissant autrement. Le vocable « culture religieuse » est trompeur à bien d’autres égards. Il a, entre autre, pour effet de surdéterminer le facteur religieux parmi l’ensemble des facteurs significatifs qui permettent de comprendre le Québec réel d’aujourd’hui; la religion, quoi qu’on en dise, joue un rôle mineur comme marqueur identitaire et la religion n’est certainement pas le guide ultime des comportements des québécois qui, en cas de litige, préfèrent certainement se référer à la Charte des droits et libertés de la personne plutôt qu’à Dieu.

Le débat dans lequel veut nous entraîner Marc Ouellet est extrêmement gênant et embarrassant en ce qu’il perpétue un discours qui confond naïvement éthique et religion et conforte l’arrogance des croyants en matière de moralité. La seule façon de couper court à ce débat stérile qui ne fait qu’entretenir de vains espoirs chez les militants religieux est de retirer sans plus attendre les contenus de « culture religieuse » des nouveaux programmes tout en étoffant et en rendant plus cohérents les contenus d’éthique philosophique et les compétences liées à la « pratique du dialogue dans la perspective du vivre-ensemble ».

Il serait extrêmement fâcheux que devant l’obstruction systématique et concertée d’un groupe de militants acharnés opposés à une partie seulement des contenus du nouveau programme d’Éthique et Culture Religieuse, nous devions renoncer à l’ensemble des contenus d’un programme novateur et sans aucun doute valable pour tous.

Marie-Michelle Poisson
Professeure de philosophie
Collège Ahuntsic
Montréal

Les propos exprimés dans ce texte n’engagent que la responsabilité de l’auteure.