Exemple d’application de la «morale du devoir» de Kant (et ses alternatives)

Problème éthique posé
[Note importante : le problème qui suit est la reprise avec de légères variantes d’un problème qui fut présenté à de futurs ingénieurs de polytechnique, mais je n’en retrouve malheureusement plus la source ; merci de nous aviser si vous connaissez la source du problème posé ; l’application de kant est quant à elle de nous.]


Vous êtes un ingénieur chimiste qui travaille depuis deux ans dans une firme d’ingénierie spécialisée dans l’inspection et la surveillance. On vient de vous charger de l’étude d’un système d’évacuation des gaz d’un laboratoire situé au centre-ville, à l’intérieur d’un édifice public. Vous constatez que, à l’encontre de toutes les normes en vigueur, les conduites servent à évacuer, entre autres, des vapeurs d’acide perchlorique. Vous savez que ce produit, évacué dans une conduite horizontale et non lavable, peut se cristalliser sur les parois et, à saturation, devenir un explosif sensible au moindre choc ou à la moindre étincelle. Vous recommandez une correction immédiate de tout le système. Le responsable du laboratoire refuse d’appliquer vos recommandations sous prétexte qu’il ne dispose pas des fonds nécessaires à des travaux de cette envergure pour l’instant. Ces travaux ne pourront pas être effectués avant au moins un an. Vous en parlez à la direction de votre firme : on vous répond que vous avez fait ce qu’il y avait à faire et qu’on ne vous demande rien de plus dans ce dossier.  Vous pourriez alerter les médias (pour alerter l’opinion publique et faire bouger les choses), mais vous savez les conséquences que ce geste aurait pour la réputation de la firme qui vous emploie, de même que les incidences que ça pourrait avoir sur les emplois de vos collègues si les clients perdaient confiance en cette firme spécialisée dans l’inspection et la surveillance, sans compter les potentiels impacts pour votre carrière ou vos futures recherches d’emploi.  Que devriez-vous faire ?


Exemple d’explication et d’application de la morale du devoir à ce problème

Paragraphe d’introduction
Dans le présent cas, deux options sont envisageables : d’un côté, on pourrait considérer que la décision ne relève pas de votre responsabilité et que c’est à la direction de votre firme d’assumer la décision à prendre, et ce, au nom par exemple du respect de l’autorité, ou encore au nom de la valorisation de la recherche du bien-être individuel (ne pas nuire à votre carrière et, indirectement, votre famille) ; mais d’un autre côté, on pourrait aussi considérer qu’il est de votre devoir d’alerter les médias pour faire bouger les choses, et ce, au nom par exemple de la sécurité, ou encore au nom de la valorisation de la responsabilité qui accompagne le fait que l’on détient certaines connaissances.  Choisir entre une option ou l’autre aura des conséquences significatives, la principale étant ici le risque qu’il y ait des morts en cas d’explosion (et de l’autre côté, le risque que la firme qui vous embauche perde sa réputation, qu’il y ait des pertes d’emplois et, peut-être même, perte des possibilités pour vous de refaire carrière dans ce domaine).

Paragraphes pour l’explication et l’application de la théorie
À la base de la théorie de Kant, pour déterminer laquelle des décisions est juste, il faut établir quels sont les «impératifs catégoriques», c’est-à-dire les «devoirs» qui sont valables en eux-mêmes et pour eux-mêmes.  Pour ça, la première chose à faire est de transformer les choix qui se présentent en règles d’actions, en directives.  Donc, en tenant compte dans le cas présent de la 2e alternative (celle d’Habermas) où l’on s’intéresse au «type général de situation», les deux règles d’action pourraient être formulés comme suit : soit «On doit alerter les médias lorsque la sécurité publique est en jeu», soit «On ne doit pas alerter les médias lorsque la préservation de la sécurité publique met en péril notre bien-être».  Pour savoir si ces règles d’actions peuvent être considérées comme des devoirs ayant une réelle valeur éthique (selon Kant et ses alternatives), il faut voir si elles peuvent passer au travers des trois filtres.

Commençons donc par tester la première règle d’action : «On doit alerter les médias lorsque la sécurité publique est en jeu».  Le premier filtre, c’est l’universalisation : il faut tenter de voir ce qui se passerait si tout le monde était obligé de toujours suivre cette règle d’action (ce «devoir catégorique»).  Si tout le monde était toujours obligé «d’alerter les médias lorsque la sécurité publique est en jeu», ça ne rendrait pas cette action impossible à accomplir, ça ne détruirait pas l’humanité et on peut considérer que ça n’irait pas à l’encontre des intérêts fondamentaux de l’Humanité, puisqu’au contraire ça vise à préserver la sécurité publique lorsqu’elle est en danger.  La règle passe donc le premier filtre.  Le second filtre, c’est la naturalisation : il faut tenter de voir ce qui se passerait si tout le monde pouvait savoir ce que j’ai fait et pourquoi j’ai réellement agi de la sorte.  Ici, si tout le monde savait qu’on a nui à notre employeur pour éviter les risques d’une explosion et de morts, il n’y aurait pas vraiment de raison d’en être mal à l’aise.  Même qu’au contraire, on fait passer la sécurité publique avant les intérêts de notre propre carrière.  La règle passe donc aussi le second filtre.  Le troisième et dernier filtre, c’est le principe de réversibilité : il ne faut pas réduire l’autre qu’à un moyen pour nous.  Dans ce cas-ci, ça ne s’applique pas vraiment : on ne réduit personne qu’à un moyen pour notre intérêt personnel, car au contraire, on fait passer l’intérêt du public avant notre propre intérêt (carrière).  Dans la perspective d’une morale du devoir, la règle d’action selon laquelle «On doit alerter les médias lorsque la sécurité publique est en jeu» doit donc être considéré comme un devoir éthique à accomplir.

Pour s’assurer qu’il n’y a pas de conflit entre deux devoirs, il faut aussi tester la deuxième règle d’action : «On ne doit pas alerter les médias lorsque la préservation de la sécurité publique met en péril notre bien-être». Le premier filtre, c’est l’universalisation : il faut tenter de voir ce qui se passerait si tout le monde était obligé de toujours suivre cette règle.  Si tout le monde était toujours obligé «de ne pas alerter les médias lorsque la préservation de la sécurité publique met en péril notre bien-être », ça ne rendrait pas cette action impossible à accomplir et ça ne détruirait pas l’humanité.  Par contre, on peut considérer que ça irait à l’encontre des intérêts fondamentaux, car si tout le monde devait toujours se taire dans de pareils cas, il y aurait forcément des cas où il y aurait explosion et perte de vies humaines.  Or, on ne peut pas considérer que de laisser mourir des gens par notre silence ou notre lâcheté soit dans les intérêts fondamentaux de l’Humanité.  Il faut donc rejeter cette règle d’action.

Par conséquent, une personne qui adhère à la «morale du devoir» considèrerait que l’on se doit moralement d’alerter les médias dans une telle situation, et ce, même si ça peut être au détriment de notre employeur, de nos collègues et de notre carrière.