Exemple d’application de l’hédonisme modéré

Problème éthique posé :

Contexte
Selon le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, c’est moins de 50% des étudiants qui feraient leurs études collégiales dans les délais prescrits (c’est-à-dire 4 sessions pour l’obtention d’un DEC préuniversitaire et 6 sessions pour l’obtention d’un DEC technique).  Le gouvernement du Parti MachinTruc se dit préoccupé par cette situation : selon eux, c’est une perte pour le Québec, car non seulement ça retarde l’entrée sur le marché du travail d’une main-d’œuvre qualifiée (et payant des impôts), mais ça fait aussi en sorte que l’étirement de la durée des études de chaque étudiant qui prend plus de temps que la durée prescrite vient s’ajouter à la charge des payeurs d’impôts qui défrayent les «coûts réels» de leurs études, puisqu’une session d’étude postsecondaire coûte en «coûts réels» aux alentours de 12 000$ par étudiant par session.  Selon le Parti MachinTruc, ce serait inacceptable dans un contexte de vieillissement de la population, où le bassin de population contribuant aux finances publiques devient moins nombreux.  Aussi, toujours selon le Parti MachinTruc, même s’il est hors de question de faire assumer la majeure partie des «coûts réels» aux étudiants, il faudrait selon eux donner plus de place au principe utilisateur-payeur.  Faisant en même temps miroiter à leurs électeurs un potentiel allègement des dépenses publiques, le Parti MachinTruc a donc proposé que pour les études collégiales, en plus des actuels frais institutionnels obligatoires, il y ait aussi l’ajout de frais de scolarité de 500$ par session au collégial [donnée fictive pour l’exercice] (le Parti MachinTruc envisage aussi d’autres hausses pour les études universitaires).

Problématique
Si nous avions à juger de la valeur éthique de cette mesure selon les critères de la perspective de l’hédonisme modéré, est-ce que l’on devrait considérer qu’il s’agit d’une mesure juste ou non ?  Même si l’hédonisme modéré est une perspective individuelle (car liée à des projets de vie), pour éviter de réduire les considérations éthiques à un simple jeu égoïste, présupposons ici que nous devons faire l’évaluation de la valeur éthique de cette mesure, dans une optique certes «individuelle», mais sans savoir où l’on se situe à titre personnel dans la société et quel sera (ou aura été) notre cheminement personnel.  C’est-à-dire que, sans savoir si on sera soi-même fortement intéressé par des études postsecondaires ou non, et sans savoir si on fera nos études à l’intérieur du temps prescrit par le MELS ou non, mais tout en sachant qu’à l’échelle d’une vie entière nous aurons des années d’études et des années de payeurs d’impôts (avec peut-être ou non des enfants, qui à leur tour…), il s’agit d’examiner indépendamment de notre situation personnelle quelles sont les considérations essentielles que l’on devrait identifier et faire valoir pour évaluer la valeur éthique ou non de cette mesure.

→ Pour ce faire, il s’agit entre autres de voir comment les critères de l’hédonisme modéré peuvent s’appliquer à la situation et de dégager quels sont les considérations essentielles et fondamentales dont il faut absolument tenir compte, tout en délimitant comment il faudrait en tenir compte pour répondre aux exigences éthiques de l’hédonisme modéré.
→ Puis, il faudra tenter de dégager la conclusion qu’il faudrait en tirer, selon l’hédonisme modéré.


Exemple d’explication et d’application de l’hédonisme modéré à ce problème

Paragraphe d’introduction
Dans le présent cas, deux options sont envisageables : d’un côté, on pourrait considérer que l’adoption d’une telle mesure pourrait être juste, et ce, au nom par exemple de la responsabilisation, ou encore au nom de la valorisation du principe utilisateur-payeur ; mais d’un autre côté, on pourrait aussi considérer que l’adoption d’une telle mesure pourrait être injuste, et ce, au nom par exemple de la solidarité, ou encore au nom de la valorisation de l’accessibilité des études supérieures.  Choisir entre une option ou l’autre aura des conséquences significatives, la principale étant ici le déplacement ou non du fardeau financier sur les épaules des étudiants.

Paragraphes pour l’explication et l’application de la théorie
À la base de la justification de l’hédonisme modéré, il y a une certaine conception du monde et de la manière par laquelle nous pouvons développer nos croyances et aussi connaître.  Leur conception du monde est une conception matérialiste : notre monde est composé de matière.  Les dieux, s’ils existent, ne s’occupent pas de nous.  Et notre «âme» meurt en même temps que notre corps matériel.  Quant à nos connaissances et croyances, elles reposent sur un composé de notre raison et des sensations, mais même l’usage de la raison serait impossible si nous n’avions pas des expériences.  D’ailleurs, puisqu’il faut qu’il y ait un jugement pour qu’il y ait éventuellement une erreur de commise, dans les «morales du plaisir» on considère que ce ne sont pas nos sens en tant que tels qui nous trompent, mais les conclusions (parfois spontanées) que l’on en tire.  Il n’y a donc pas à rejeter du revers de la main les apports possibles des sens et de l’affectivité en éthique.  C’est pourquoi l’hédonisme modéré jugera de la valeur des actions en prenant en compte le calcul des plaisirs et des «déplaisirs», de ce qui est plaisant et de ce qui est déplaisant.  Son but ultime, ce qui constitue le bien suprême à rechercher, c’est le bonheur, ou une vie bonne, une vie épanouie et heureuse.  L’hédonisme modéré veut cependant éviter un piège de l’hédonisme radical, c’est-à-dire le piège d’un calcul des plaisirs/déplaisirs à court terme faisant en sorte qu’à force de vivre seulement qu’au jour le jour, certains «rêves» ou plaisirs plus intenses ne sont plus accessibles.  Pour faire son évaluation éthique, un hédoniste modéré va donc mettre en balance les plaisirs/déplaisirs à court terme avec les plaisirs/déplaisirs à long terme.  Attendre pour «vivre» que d’être rendu vieux serait une façon de passer à côté de sa vie, mais à l’inverse vivre intensément une jeunesse qui nous conduirait vers une vie «limitée» en possibilités serait aussi une manière de gâcher notre vie.  Pour chercher à établir un juste équilibre entre les deux, l’hédoniste modéré devra donc tenter de cerner ce qu’il veut faire de sa vie, ses «projets de vie», cerner ce qui lui tient le plus à cœur, tenter de voir «qui» il veut devenir, quel sens il veut donner à sa vie.  Tâche difficile, toujours incomplète et en perpétuelle redéfinition, mais importante à prendre en considération pour tenter de s’éviter des lendemains amers.

Dans le présent problème éthique, il s’agit de voir si la proposition du ministère de l’Éducation, des Loisirs et du Sport d’augmenter les frais de scolarité est juste ou injuste.  À court terme, l’ajout important de frais de scolarité sera très déplaisant lors des années d’études.  Par contre, pour toutes les autres années où l’on va payer de l’impôt, servant entre autres choses à financer les études, il pourrait y avoir quelque chose de ressenti plus positivement.  Cette durée sera plus longue que la durée des études, mais encore là, il faut remarquer que les plaisirs/déplaisirs n’auront pas la même intensité.  Lors des années d’études, compte tenu de ce qu’est un budget étudiant, le désagrément des coûts pour les frais de scolarité sera un déplaisir d’une forte intensité.  Par contre, l’allégement d’impôt obtenu par la hausse des frais de scolarité, une fois réparti sur l’ensemble des travailleurs (plus nombreux que les étudiants), représentera une somme beaucoup plus petite pour chaque contribuable, ce qui fait que ça donnera qu’une satisfaction de faible intensité, même si l’on passe plus d’années à payer des impôts qu’à étudier.  Une donnée sur laquelle on pourrait ici s’interroger, c’est la donnée du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport selon laquelle c’est moins de 50% des étudiants qui font leurs études collégiales dans les délais prescrits.  Le pourcentage est élevé et «ça frappe», ce qui fait que l’on peut avoir le réflexe de se dire qu’il faudrait responsabiliser les étudiants.  Mais lorsqu’on y pense, il y a plusieurs raisons valables qui aident à comprendre ce haut pourcentage.  Par exemple, un étudiant qui, à la fin de son secondaire 5, ne sait pas trop encore dans quel domaine se diriger plus tard pourrait s’inscrire en sciences de la nature.  Une fois au cégep, cette personne pourrait découvrir qu’à l’université, elle veut s’inscrire en anthropologie et que c’est, de manière générale, les sciences humaines qui l’intéressent.  Supposons donc qu’après une session en sciences de la nature, cette personne change de programme et opte pour les sciences humaines.  Même si cette personne n’échoue à aucun cours, elle va se trouver à faire une session de plus et va donc entrer dans les statistiques du ministère, étant considérée comme une personne qui n’a pas réussi à faire ses études dans les délais prescrits ; alors qu’elle a, au contraire, trouvé ce qui l’intéressait.  C’est le même genre de cas pour les personnes qui passent d’une technique à un programme préuniversitaire, et vice versa.  En fait, ça touche tous les changements de programme.  Peut-on vraiment considérer que c’est une mauvaise chose ?  Peut-être que pour une personne qui ne pense qu’en termes «d’économie à faire rouler» ça dérange, mais du point de vue de l’hédonisme modéré, c’est au contraire une bonne chose de trouver ce qui nous intéresse, même si ce n’est plus lié avec le programme initial dans lequel on s’était inscrit.  Par ailleurs, même dans le cas d’échecs, même si ce n’est peut-être pas l’idéal de reprendre des cours, on peut se demander si c’est nécessairement aussi grave que ça.  Après tout, s’il y a des expériences à faire (et les «gaffes» en font aussi partie), c’est peut-être mieux de les faire lorsqu’on est jeune.  Un point capital de l’hédonisme modéré, c’est de cerner ce que l’on veut faire de notre vie, afin de pouvoir mieux calculer l’équilibre entre le moment présent et l’avenir.  Or, lorsqu’on a 17-20 ans, on peut considérer que c’est tout à fait normal de parfois se sentir perdu.  Par conséquent, c’est aussi normal de se chercher, quitte parfois à allonger la durée de son passage au collégial, qui est un peu le lieu contemporain du rituel de passage à l’âge adulte.  En ce sens, considérant toute l’importance que représente, dans l’hédonisme modéré, l’effort pour mieux cerner ce que l’on veut faire de notre vie et «qui» l’on veut devenir, l’ajout de frais de scolarité de 500$ au collégial serait, du point de vue d’un hédoniste modéré, profondément injuste, car ça inciterait à rester dans des programmes qui ne nous intéressent finalement moins plutôt que de changer et d’expérimenter pour voir ce qui nous plaît vraiment.  Dans la balance entre le court terme et le plus long terme, c’est sans doute mieux de prendre le temps qu’il faut pour s’orienter et se découvrir lorsqu’on est jeune, plutôt que de passer une vie à avoir hâte au jour où l’on prendra sa retraite !  Donc, un hédoniste modéré considèrerait injuste une telle mesure proposée.