Exercice de mise en application de l’utilitarisme
Contexte
Le 24 janvier 2009, la direction du Journal de Montréal (propriété de Quebecor Media Inc.) a décrété un lock-out, contre ses 253 employés syndiqués (journalistes, réceptionnistes, commis de comptoir, infographistes, photographes, etc.).  Depuis, les employés en lock-out ont créé RueFrontenac.com, où ils publient pour garder la main et pour montrer que les syndiqués en lock-out sont ouverts aux changements qui affectent le monde des médias, disant espérer une reprise de négociations de bonne foi.  Pour sa part, la direction du Journal de Montréal continue de publier quotidiennement le journal depuis le lock-out.  Les journalistes syndiqués étant en lock-out, pour alimenter en contenu le journal sans contrevenir à la loi anti-briseurs de grève, la direction du Journal de M. a recours essentiellement à trois sources : l’Agence de presse QMI (Quebecor Media Inc.) qui lui permet de reprendre légalement certains des textes publiés sur Internet par d’autres filiales du groupe Quebecor, des textes rédigés par des cadres de l’entreprise, ainsi que les chroniques écrites par les chroniqueurs-vedette non syndiqués qui étaient déjà à l’emploi du Journal de Montréal avant le décret du lock-out.  Par ailleurs, depuis plus d’un an de lock-out, le Journal de Montréal a augmenté son tirage, notamment en distribuant gratuitement leur journal à certains endroits (dans des restaurants, à l’entrée de certains gros blocs appartements, dans le métro de Montréal, etc.), car il faut considérer les effets stratégiques, si les revenus du Journal de Montréal ne proviennent pas tant des frais d’abonnement que des revenus publicitaires (et si, à cet égard, plus le tirage est grand, plus il est possible de tirer de revenus publicitaires).

Dilemme éthique

Dans ce contexte, certains se demandent s’il est éthiquement correct que les chroniqueurs-vedettes continuent d’alimenter en contenu le Journal de Montréal.  Parmi ceux qui déplorent leur collaboration, certains évoquent que ces chroniqueurs y sont à titre de «chroniqueur-vedette» justement parce qu’ils ont d’autres sources principales de revenus et, qu’en restant, ils encourageant nullement l’employeur à chercher de bonne foi à résoudre le conflit de travail, voire qu’ils encouragent Quebecor Media Inc. dans une attitude antisyndicale qui fait son affaire.  Certains de ces chroniqueurs ont quitté par solidarité, d’autres non.  Mais par contre, parmi ceux qui trouvent le maintien de leur collaboration acceptable, certains évoquent que ceux-ci n’étant pas syndiqués, ils n’étaient pas protégés par le syndicat et qu’ils n’ont donc pas d’obligation à être solidaire avec les employés en lock-out ; et que, par ailleurs, si ceux-ci cessent de collaborer avec le Journal de Montréal, ils n’ont pas de «fonds de grève» non plus. 

Perspective utilitariste
Dans une perspective utilitariste, comme celle de John Stuart Mill, est-ce qu’il serait moralement mieux que ces chroniqueurs maintiennent leur collaboration avec le Journal de Montréal malgré le lock-out imposé aux journalistes, ou est-ce qu’il serait moralement mieux qu’ils renoncent à la part de revenus supplémentaires que leur procurent leurs chroniques ?  Et pour les commerçants qui distribuent gratuitement le Journal de Montréal en lock-out, d’un point de vue utilitariste, leur comportement semble-t-il moralement acceptable ou non ?  Et si on considère les effets à long terme pour le journalisme, y compris le journalisme d’enquête, qu’est-ce qui, selon la perspective utilitariste, contribue au «bien commun» et au «bonheur du plus grand nombre», en tenant compte du critère de «qualité/noblesse» des plaisirs ?