ISSN 1927-4211

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Discours de Robert Drolet à l’occasion de sa prise de retraite (Les aventures de Bob)

LES AVENTURES DE BOB

Par Robert Drolet

 

         Prélude

En deux occasions j’ai eu à présenter un discours pour la retraite d’un collègue. Cette année je devais en faire un pour ma propre retraite. Je me retrouvais dans la situation de l’arroseur arrosé, à cette différence près cependant, que je devais moi-même m’arroser. Je n’ai jamais eu particulièrement peur de l’eau, mais là… Quoi faire? Que dire? Quoi écrire? Il fallait que l’inspiration jaillisse, que les idées giclent et tant pis pour les éclaboussures. Allais-je être submergé par le débit de mon propre jet? C’est à vous de le déterminer.

Oh inspiration pourras-tu m’en laisser une laize? Il ne faut pas que ça niaise. Je ne dois pas raconter de fadaises. Il faut que je pèse et que je baise mes mots. Si par hypothèse j’ouvre une parenthèse et que j’y soupèse une thèse qui va tenir en mortaise sur une antithèse, il faut que la synthèse ne soit pas mauvaise. Vous trouvez que je fais du trapèze? J’éprouve le malaise d’être assis sur une chaise au bord d’une falaise. Si je tombe je devrai porter des prothèses, à moins que je ne me ramasse dans la glaise. Mon texte n’est pas une exégèse obèse. Il s’agit plutôt d’une ascèse française, qui pour mieux vous rendre à l’aise, s’accompagne d’une mayonnaise, d’une moutarde dijonnaise et d’une sauce béarnaise. Pour le nombre de chapitres, que cela vous apaise il n’y en aura pas seize, ni même treize. J’espère que le tout vous plaise, que ce ne sera pas de la foutaise et qu’il en restera quelques braises, l’hiver venu, pour votre fournaise afin de vous réchauffer la fraise. Il faut maintenant que je biaise pour en arriver à ma genèse.

 

         I Les origines

            1954

            2 janvier : Le Pape Pie XII lance un message pour prévenir les familles des dangers de la télévision.

9 janvier : À New York présentation au public du premier calculateur électronique.

12 avril : Bill Haley et les Comets enregistrent Rock Around the Clock.

7 mai : Diên Biên Phu est tombé. C’est la fin de la guerre française au Viêt-Nam.

12 mai : Naissance d’Yvon Corbeil à Montréal.

19 juillet : Elvis Presley enregistre That’s All Right Mama.

2 novembre : Naissance de Robert Drolet à Québec. Nous l’appellerons Bob.

 

II Bob à l’école

Juin 1960 : Les libéraux sous l’égide de Jean Lesage remportent les élections. C’est le début de la Révolution tranquille.

Septembre 1960 : Bob entre à l’école dite du bas de la paroisse à Neuville. Pour un enfant apparemment réservé, il y fait une entrée étonnante. À son premier avant-midi, il simule un accident d’automobile avec force détails sonores et visuels. De la perte de contrôle du conducteur à la projection au sol de son corps, tout y passe. L’institutrice (que l’on appelle alors la maîtresse) est découragée. La réaction du public (les autres élèves) confine à l’hilarité générale. Même les grands (ceux de deuxième et de troisième année) le trouvent drôle. Il espérait être comique, mais jamais il n’aurait songé à un tel succès, obtenu d’ailleurs avec une facilité inquiétante… Bob commence à avoir des doutes. Serait-ce le nouveau milieu dans lequel il est entré qui aurait changé la donne? On n’allait pas tarder à le renseigner, la maîtresse au premier chef. Il s’agissait heureusement d’une femme qui avait un solide bon sens. Elle expliqua à Bob que sa démonstration bruyante et colorée ne correspondait nullement aux us et coutumes de l’endroit.

Dans les premières années du primaire Bob eut un premier surnom : Bowley. Les «bowleys» étant alors des petites billes de verre convoitées par les jeunes. Les yeux de Bob évoquaient ces objets, d’où l’appellation.

Dans les dernières années du primaire Bob reçut un nouveau surnom : Brain (de l’anglais «brain») d’après un personnage des Sentinelles de l’air, marionnettes populaires de l’époque. C’était le savant de l’équipe. Bob avait alors des lunettes et lisait plus que la moyenne de ses semblables. Il n’était pas particulièrement intéressé, cependant, par les livres scolaires. Il se captivait plutôt pour les sujets moins officiels qui présentaient un caractère plutôt singulier et qui inspiraient le mystère.

À la petite école on accumule toutes sortes de babioles en guise de pactole. On s’affriole pour une boussole que l’on cajole et l’on se désole pour une chute au sol qui l’a transformée en gondole. On batifole, on rigole, on fait des cabrioles. On dégringole dans des lieux arboricoles. C’est l’âge où l’on parle anglais comme une vache espagnole. On s’affole et on se console pour des bricoles. On est prêt à faire le mariolle pour la gloriole. On enferme les lucioles dans des bols recouverts d’une coupole. On cambriole des alvéoles dans des demeures apicoles, mais on décolle lorsque les bestioles nous attaquent en plein vol. On s’isole parce qu’on raffole déguster des profiteroles dans un état de parfait monopole et tant pis pour le cholestérol! Pour une obole on rafistole des bagnoles qui ont valeur de symbole. De façon bénévole on prend la parole tout en faisant du bruit avec une casserole et l’on se prend pour une idole du rock and roll. On somnole quand l’attention s’envole et qu’on en a ras-le-bol.

 

III Bob et l’idéologie

Octobre 1970 : Des membres du FLQ (Front de libération du Québec) enlèvent l’attaché commercial britannique James Richard Cross et le ministre québécois du Travail Pierre Laporte. On retrouvera le cadavre de ce dernier dans le coffre d’une voiture quelque temps plus tard. Un pont à Québec portera son nom. À Ottawa on fait appel à l’armée et on décrète la loi sur les mesures de guerre. Plus de 500 personnes sont arrêtées pour une période de quelques jours à quelques mois. Plus de 6000 autres sont l’objet de perquisitions sans mandat. Pour la plupart il n’y aura pas de mis en accusation.

Polyvalente Donnacona : Bob est en secondaire IV. Son professeur de religion est un sympathisant «felquiste» qui ne semble pas avoir attiré l’attention des forces de l’ordre. Il tient des propos qui se démarquent nettement de ceux de ses collègues. Dans ses cours, en vrac, il est question du sang du poète versé pour la révolution, du fait que le Pape aurait dû intervenir pour faire cesser les hostilités durant les deux guerres mondiales, de la mort de Janis Joplin et de Jimmy Hendrix, de sa fierté d’avoir eu zéro à un examen de théologie à l’Université Laval, de vagues notions en tous genres saupoudrées de psychanalyse, etc.

Mars 1971 : Le professeur de religion demande à ses élèves de décrire une expérience poético-révolutionnaire (ce sont ses propres termes). Ce sera la seule évaluation pour toute l’année scolaire. Les élèves ont une alternative. Ils peuvent expliquer pourquoi ils ne veulent pas procéder à cette description. L’enseignant assure à ses auditeurs que cela tiendra lieu de travail. Bob et quelques autres choisissent la deuxième option. Erreur fatale! La deuxième voie permettait au professeur de repérer ses adversaires idéologiques. Toutes ces personnes ont zéro sur leurs copies. Toutes les autres, sans exception, ont 60 en montant selon leur rapprochement estimé à l’idéologie. Bob fulmine. Avec quelques résistants il fonde le FLCR (Front de libération des cours de religion). Dans la logique qui est la sienne, le professeur ne permettra aucune reprise. Entretemps il a eu des discussions orageuses avec des parents à certaines réunions. Il semble même avoir frôlé l’accusation de coups et blessures. Son contrat ne sera pas renouvelé. En matière de religion, l’administration s’arrangera, pour offrir à ses victimes, une réussite combinée pour les secondaires IV et V.

En apparence, les dommages sont réparés, mais pas pour Bob. Il méditera longtemps cet incident de parcours. Les questions idéologiques l’écœurèrent un peu. Non seulement il constatait qu’elles pouvaient vicier ou corrompre une évaluation, mais il s’apercevait qu’elles étaient susceptibles de fausser, en permanence, une vision, une attitude, une mentalité. En bref, et ce sous certaines conditions, l’idéologie pouvait constituer une sorte de cancer pour la pensée.

En philosophie à l’université Bob dut se confronter à nouveau à cet obstacle. En l’occurrence, il fut personnifié par deux professeurs jugés ultra-thomistes. Bob les évita soigneusement. À la fin du baccalauréat il se crut tiré d’affaire, mais une ironie du destin l’y ramena cruellement. Lorsqu’il passa son entrevue au cégep Sainte-Foy, son cursus apparut à ses juges. Il y en eut un qui le questionna sur ses choix de cours. Voulant être transparent, Bob plongea. Il précisa qu’il avait évité sciemment les deux professeurs. Bob coula son entrevue. Il apprit par la suite que ses évaluateurs étaient majoritairement derrière un des professeurs évités.

Que l’on soit capitaliste, socialiste, communiste ou anarchiste, l’idéologie nous permet de dire j’existe. Si l’on est fédéraliste, nationaliste, féministe, syndicaliste ou gréviste, elle nous incite à clamer je résiste. Concernant les militaristes, les impérialistes, les intégristes, les terroristes, ou les putschistes, l’idéologie les pousse à s’imposer à l’improviste. Pour un moraliste, un traditionaliste, un formaliste, un polémiste, un dogmatiste ou un propagandiste, elle le détermine à répéter je persiste et j’insiste. Avec l’esprit d’un analyste, si nous examinons les propos d’un humoriste, d’un satiriste, d’un nudiste ou d’un sadomasochiste, l’idéologie devient beaucoup plus fantaisiste. Elle préexiste aux journalistes, aux juristes et aux économistes. L’idéologie peut être élitiste ou populiste, individualiste ou collectiviste, laxiste ou rigoriste, simpliste ou intellectualiste. Capable du meilleur comme du pire, elle est toujours prête pour les positions antagonistes.

 

IV Bob et la pédagogie

  1. Avant le professorat

            Alors qu’il était étudiant Bob eut cinq emplois d’été. Mentionnons que les dénominations de secteur sont celles de l’époque. Dans l’ordre chronologique il travailla à la Certification des maîtres, au Placement étudiant, au Régime de retraite des enseignants, à la station agronomique de l’Université Laval appelée aussi ferme école et à la promotion de la ceinture de sécurité pour le ministère des Transports. Il fallait éduquer, en quelque sorte, les conducteurs à un comportement nouveau. Il y avait un simulateur de collision pour la démonstration pratique. Disons le tout de suite, Bob n’eut aucun mérite dans tout cela. Au gré des contacts du moment, son père fonctionnaire à la Société des alcools, le plaçait où il pouvait. Ce qui est frappant dans tout cela, c’est le rapprochement avec le monde de l’enseignement. Personne ne choisissait. C’était comme si le destin avait envoyé un appel de phare à Bob : tu seras professeur.

Afin de mieux cerner le personnage de Bob, il serait intéressant de raconter une anecdote. Elle se situe précisément à Trois-Rivières à l’été 76. C’est le soir, il fait noir, Bob et son groupe ont quitté le terrain de l’exposition à bord d’un camion du ministère des Transports. Ils regagnent leur hôtel pour la première fois et ne connaissent pas les rues de la ville. Le conducteur, fonctionnaire dans la cinquantaine, n’est pas particulièrement débrouillard. Soudain, le groupe constate qu’il tourne en rond. Le chauffeur, lui, ne l’a pas réalisé et il poursuit son trajet circulaire. Interprétant l’attitude de celui-ci comme un entêtement idiot, le groupe commence à l’engueuler. Bob veut aussi regagner son hôtel, mais il n’est pas d’accord avec les moyens. Cette façon qu’un groupe a parfois de s’en prendre à un individu l’a toujours un peu dégoûté. Il décide d’intervenir. Il a deux atouts dans sa manche. De un, il est derrière le conducteur, et de deux, il n’a pas participé à la curée des invectives. Officiellement il est neutre. Il se penche vers le chauffeur et attend d’arriver à une intersection éclairée où les noms de rues sont visibles. Il demande à celui-ci de bien retenir leurs noms et il attend simplement, tout en incitant les autres à se calmer. Une fois le tour effectué, il redemande au conducteur de relire les noms de rues sans autre commentaire. De lui-même le chauffeur constate son erreur et il y remédie. Tout le monde arrive à l’hôtel un peu plus tard.

  1. Le professorat

            Il faut savoir que Bob, au cours de son enfance et de son adolescence, n’avait jamais envisagé d’enseigner. Du primaire à l’université il voulait devenir avocat. Il est rentré en philosophie par défaut. Il s’y est plu. Dans son plan de carrière le fonctionnariat remplaçait désormais le droit. Ce n’est qu’à la dernière session qu’il entrevit la possibilité d’enseigner.

Après l’échec de Sainte-Foy ce fut l’entrée au cégep de Chicoutimi en septembre 77. Alors qu’il n’avait pas 23 ans, il dut construire deux cours de A à Z sans s’inspirer de ses prédécesseurs. Ce n’était pas dans sa mentalité. Il voulait que le cours porte son empreinte, et ce, dans l’échec comme dans la réussite. Ses élèves le baptisèrent d’un nouveau surnom : Tintin. À tout prendre c’était une appellation qui ne lui déplaisait pas. Il contribua d’ailleurs à la transplanter à Trois-Rivières l’année suivante. C’était facile. Il lui suffisait de mentionner que là-bas on le surnommait Tintin pour que cela sourit aux élèves…

Pour son entrée dans l’enseignement, Bob fut favorisé par la double promotion. Pour comprendre le phénomène il faut remonter en amont quelques années plus tôt. Le ministère avait décidé d’abolir la septième année au primaire, ce qui faisait que la sixième et la septième années montaient ensemble en secondaire I. Cela créait une vague plus haute, une sorte de petit tsunami si l’on veut. Au collégial elle dura deux ans. En profitant du courant il y avait néanmoins des écueils. À Sainte-Foy c’était l’idéologie. À Jonquière la dissension de ses membres qui amènera d’ailleurs la tutelle du département peu après. À Rouyn la distance. À Hull un favoritisme régional extrême où Bob eut à se mesurer à un DSP féroce (directeur des services pédagogiques, l’ancêtre du DE). En l’espace d’un an environ, Bob avait passé six entrevues dans autant de cégeps différents. Trois-Rivières fut finalement sa terre d’accueil. La particularité de cette entrevue fut l’absence totale d’administrateurs. Les trois professeurs étant : Jean-Claude Leclair, Donat Gagnon et Clément Loranger.

En pédagogie il faut combattre l’ennui et possiblement la monotonie. Il y faut de la psychologie et ici le senti a une suprématie sur la théorie. Étant lui-même un introverti, Bob n’a jamais forcé un élève à travailler avec autrui. Certains apprécient de le faire avec des amis, alors que d’autres préfèrent le repli avec moins de bruit où ils peuvent être réfléchis. L’ennui avec ceci c’est que c’est parfois pure rêvasserie. Chez les extravertis la causerie donne parfois des fruits, parfois des badineries et pour les plus vulgaires des grivoiseries. Peu importe le modus operandi, ce qui compte c’est le produit. Pour donner un cours réussi qui soit bien compris, il n’y a pas de recette préétablie. L’érudit qui investit dans une stratégie peut être banni. Le converti qui se croit renforci par son idéologie risque le discrédit. Il peut y avoir une magie qui s’installe entre les parties, comme ce peut être une sorte d’anarchie qui assure son hégémonie. Il n’y a pas de garantie. Même lorsqu’il en est instruit, les sympathies et les antipathies de l’enseignant risquent toujours d’agir en catimini. Elles peuvent s’avérer de redoutables ennemies, car elles se tiennent tapies dans des replis de son être à lui. L’enseignement comporte sa batterie de chuchoteries, de brusqueries, de bizarreries, de plaisanteries, de moqueries, de niaiseries et même de conneries. Il faut en accepter le prix. Cela fait partie de la vie.

 

V L’épisode Garneau

  1. Avant le transfert

            À l’automne 86 Bob était MED (mis en disponibilité) comme un certain nombre de jeunes du département. C’était un statut juridique étrange où un professeur permanent, n’ayant pas une tâche complète, était rémunéré à quatre-vingts pour cent de son salaire.

Bob avait un seul groupe régulier et il se vit attribuer un «gang» de Sports-Études. Celui-ci était composé pour les deux tiers de hockeyeurs et pour un tiers de sportifs d’élite. Bob les rencontrait neuf heures par semaine réparties en trois rencontres. Le cours intensif durait cinq semaines. Tout ce qui entoura ce projet expérimental fut atrocement et dramatiquement improvisé. Les autorités convoquèrent Bob deux semaines après le début du cours, soit à peu près à la mi-temps. On lui expliqua le contexte particulier dans lequel on l’avait immergé, ce que Bob du reste savait déjà. Les patrons semblaient un peu penauds. Il y avait de quoi! Les hockeyeurs étaient des jeunes vedettes qui se voyaient déjà au sein de la ligue nationale, alors que pas un seul, au souvenir de Bob, n’y parvint. En dehors de leur activité sportive, toute notion théorique était jugée incongrue et emmerdante. Pour couronner le tout, ils tentaient d’attirer l’attention des sportifs d’élite, alors composés majoritairement de personnes de l’autre sexe; sans succès d’ailleurs. Que ce soit pour la mentalité ou le niveau intellectuel, les deux clans étaient à des années-lumière. Manifestement, il aurait fallu leur enseigner séparément. Dans le contexte improvisé et précipité qui était le sien, Bob ne pouvait malheureusement pas le faire. En dernier ressort, il voulut voir si, en matière de discipline, il avait les coudées franches. Il demanda à un administrateur si l’expulsion du cours d’un élève pouvait être entérinée par les autorités. Dans sa grande sagesse celui-ci prit trois jours pour répondre par la négative. Il s’agissait vraiment de vedettes. Qu’ils veuillent apprendre ou non était secondaire. Bob était coincé. Ce fut la pire expérience académique de toute sa carrière.

Les hockeyeurs, il faut qu’on les sanctionne, qu’on les bâtonne et qu’on les harponne. Il n’est pas question qu’on leur pardonne. C’est une position sine qua non. Il faut qu’on le claironne et même qu’on s’y cramponne. Peu importe ce que cela occasionne. Leur cerveau étant rarement à «on» ces jeunes personnes accordaient moins d’importance à leurs neurones qu’à leur testostérone. Si Bob avait été comme Al Capone, il aurait eu pour eux, sans qu’on le soupçonne, une attention toute mignonne. Un simple téléphone à un certain Johnson au Pentagone et on les aurait tous retrouvés à l’automne, sans tambour ni trombone, au fond d’un canyon. Seulement voilà, Bob n’avait rien d’un parrain ou d’un Corleone. Il ne roulait même pas en Harley Davidson. D’un ton monotone, Bob nous demande si on l’a trouvé assez bonne. Puisqu’il abandonne cette tirade homophone, sa plus grande joie serait d’avoir des épigones.

  1. Le transfert

            Durant sa descente aux enfers avec Sports-Études, Bob reçut un courrier étrange. Il s’agissait de la photocopie d’un télex semi-confidentiel expédié par le cégep Garneau aux autres institutions. Il y était question d’un poste annuel de remplaçant réservé pour un MED en philosophie. Bob téléphona aux deux instances.

À Trois-Rivières, il apprit que le document ne lui était nullement destiné et que quelqu’un avait dû faire une erreur. Le cégep ne tenait manifestement pas à voir son personnel se balader un peu partout dans la province. Mais le fait était là et Bob, une fois le cours avec Sports-Études terminé, pouvait s’arranger avec un autre MED pour lui refiler le groupe régulier restant.

À Québec, ce fut la stupéfaction et cela se perçut au silence de l’administrateur. Ils avaient lancé l’appel d’offres alors que la session d’automne était déjà commencée, tout en espérant que personne ne serait intéressé. Le professeur qui avait demandé un remplaçant était un Haïtien. La chute du gouvernement Duvalier et les contacts de cet enseignant avec le ministère et la communauté internationale avaient déterminé l’appel d’offres. Il n’avait donc pas négocié avec son collège, mais avec des instances supérieures, d’où l’attitude de ses dirigeants. Le professeur tenait mordicus à se rendre là-bas afin d’aider ses compatriotes à développer les infrastructures de leur système d’éducation. De son côté Bob tenait tout autant à aller à Québec. Une tâche complète et un plein salaire, ça ne se refuse pas!

Pour la première fois dans sa carrière et aussi la dernière, Bob eut le plaisir de faire plier deux administrations de cégep. Après la descente dans les entrailles de la terre, c’était la remontée volcanique. Les modalités de transfert étant réglées entre les deux collèges, il ne restait plus aux deux professeurs que de se rencontrer pour l’échange du cours. Ce fut fait en dix minutes. Rarement l’on vit une telle complicité entre deux enseignants.

Le remplacement fut renouvelé l’année suivante. Bob s’aperçut que le cégep de Trois-Rivières le payait alors qu’il enseignait à Garneau. Les deux directeurs des finances s’étaient entendus. Ils avaient simplement oublié d’en informer le principal intéressé.

Le volcan qui avait amené Bob à Québec le ramena tout aussi sec à son cégep d’origine à l’automne 88. Ce fut un MED chilien de Limoilou qui le délogea. Même si Bob avait passé dix ans à Québec, cela n’aurait rien changé; son ancienneté continuait à s’accumuler à Trois-Rivières. Le travail et le droit ont parfois de ces accointances… Bob en avait néanmoins profité pour commencer une maîtrise qu’il terminera quelques années plus tard.

La première mesure nécessaire fut pour Robert de se trouver un pied-à-terre. Il revenait à titre de locataire mais nullement comme une loque à terre. De toute manière, à Trois-Rivières, ce n’était plus l’enfer, c’était redevenu une bonne affaire. La tâche n’était plus rudimentaire. Elle n’avait plus l’aspect d’une galère, mais se présentait plutôt comme une croisière. Il y avait de quoi se satisfaire. Le niveau monétaire, naguère, était celui d’un prolétaire. Maintenant sans en avoir tout à fait l’air, le salaire était plutôt similaire à celui d’un futur propriétaire. Le notaire allait devenir prioritaire. Les avantages pécuniaires pavaient la voie à une vie plus sécuritaire et plus sédentaire. Le calvaire et la misère étaient derrière mon cher Robert. L’avenir scolaire était ouvert et tout vert. Pour Bob c’était l’aube d’une nouvelle ère. Le contexte y étant beaucoup plus prospère.

 

VI Le dernier surnom

On peut comparer un professeur affublé d’un surnom à une personne cocue. Il est généralement le dernier à le savoir. Le département avait donc précédé Bob dans l’obtention de cette information.

Dans sa salle de bain, Bob avait des miroirs orientables sous différents angles. Il s’y examina à loisir afin de vérifier jusqu’à quel point la ressemblance avec Mr Bean pouvait être ou non frappante. Bien que la génétique n’y ait joué aucun rôle, Bob décela un certain air de famille. Mais comme il l’apprit de ses collègues, un peu plus tard, c’était surtout sa gestuelle qui avait permis le rapprochement. Bob s’accommoda de sa nouvelle appellation, à la condition expresse toutefois, qu’elle soit confinée au terrain de l’établissement. C’est pourquoi lorsqu’un enfant lui cria ce sobriquet dans une rue près de chez lui, il ne se retourna pas et fit celui qui n’était pas concerné.

Bob eut peut-être l’air snob mais il n’exerçait plus sa job. Cette dernière ne doit pas être associée au tennis selon Bob. Un professeur ne doit jamais faire de lob (envoyer sa balle à une hauteur inatteignable pour l’adversaire). Au contraire, s’il veut que ses auditeurs lui prêtent une oreille, il doit les atteindre au plus près de leurs lobes. Maintenant, si Bob s’enrobe d’un gilet qu’il dérobe à sa garde-robe, et qui semble tout droit sortir d’un pub, c’est qu’il gobe ce surnom qui, censément, l’englobe. Voulant être probe, il vous déclare qu’il préfère cela à être traité de microbe. Pas plus qu’il n’est anglophobe, il n’est xénophobe. Il aurait très bien pu s’appeler Jacob. Même s’il y a d’autres Bob, et éventuellement des clubs de Bob, il n’y en a qu’un comme lui sur toute la surface du globe.

 

Robert Drolet

(Nouveau retraité)