Le 29 mai 2008 est décédé dans un hôpital parisien le philosophe, sociologue et anthropologue français Pierre Fougeyrollas des suites d`un arrêt cardiaque à l`âge de 85 ans. Docteur d`État ès lettres et sciences humaines, il fut l`un des grands philosophes de la fin du XXe siècle. Homme au verbe haut, il avait été nommé le « rhéteur occitan » par un de ses professeurs au lycée Fermat à Toulouse, le philosophe Georges Canguilhem (1904-1995); ses élèves, eux, l`appelaient « le Père Igor ». C`est d`ailleurs Canguilhem qui l`incite à s`orienter vers la carrière philosophique; il fréquente également le jeune Fougeyrollas pendant la Résistance. Fougeyrollas a été professeur honoraire à l`université Paris-VII puis professeur émérite de sociologie à l`université de Paris-VII. Il a enseigné à l`École française des attachés de presse (EFAP), dirigée par le philosophe Denis Huisman. Il a été à deux reprises Directeur de l`UFR de Sciences sociales de l`université Paris Diderot (Paris 7), dont il fut l`un des fondateurs. Ses obsèques eurent lieu le 4 juin 2008 à 12h45 au cimetière du Père Lachaise au monument crématoire.

Il naît le 22 décembre 1922 en Pays d`Oc à Mont-de-Marsan (Landes) et est élevé dans la tradition catholique. Originaire du Périgord, il suit d`abord des études littéraires, en khâgne à Toulouse. En mars 1942, il quitte la classe préparatoire et s`engage dans la Résistance communiste par « passion patriotique » contre ce qu`il appelle « l`étouffoir de Vichy ». Militant puis permanent du PCF pendant quinze ans, il y enseigne la dialectique matérialiste façon Staline. En 1953, à la mort de ce dernier, malgré un larmoiement, la rupture pointe déjà à l`horizon chez Fougeyrollas. À la fin des années 1950, il est proche du groupe d`Arguments, la célèbre revue lancée en 1956 autour de figures telles le sociologue Edgar Morin, l`écrivain Roland Barthes (1915-1980), le philosophe grec Kostas Axelos, le journaliste et politologue français d`origine hongroise François Fejtö (1909-2008) et le sociologue Jean Duvignaud (1921-2007). En 1959, il publie Le Marxisme en question (Seuil), ouvrage qui rencontre à cette période un large écho qui fait la « une » du journal Le Monde.

En 1956, il quitte le parti communiste lors de l`invasion de la Hongrie par les chars d`assaut soviétiques. En 1964, après une période de rejet du marxisme, il est nommé professeur à l`université de Dakar (Sénégal). Il enquête alors sur les sociétés traditionnelles africaines et devient très proche conseiller du président de la république sénégalaise Léopold Sédar Senghor (1906-2001). Toutefois, son nationalisme africain radical et ses prises de position lors des événements de 1968 au Sénégal l`éloignent du président Senghor. Cela aura pour conséquence, la fermeture du département de sociologie de l`université de Dakar pendant des décennies. En 1965, il soutient le général de Gaulle (1890-1970) lors de l`élection présidentielle. De 1968 à 1971, il dirige l`Institut fondamental d`Afrique noire (IFAN).

En 1970, il rentre en France. Il est alors nommé professeur à l`université de Paris-VII (Jussieu) et adhère à nouveau aux thèses marxistes. Cette même année, il publie Où va le Sénégal ? (Anthropos). En 1974, il s`inscrit au groupe trotskiste de l`Organisation communiste internationaliste (OCI) et rédige avec Pierre Lambert (1920-2008) le manuel de base de l`OCI. Il considère d`ailleurs Lambert comme « un mentor politique exceptionnel ». En 1991, il rompt avec l`OCI.

En 2001, dans un livre d`entretiens avec son complice le philosophe et haut-fonctionnaire François George, « Un philosophe dans la résistance » (Odile Jacob), il revient sur son parcours atypique de caméléon politique qui n`a jamais cessé de se dérober à tout lien durable. Il est tour à tour résistant, stalinien, partisan de l`État gaulliste fort, héraut de la « négritude » et agitateur lambertiste. Fait intéressant, ce même livre ne contient ni révélations fracassantes ni règlements de compte avec le passé et avec les hommes du passé. On y rencontre un homme demeuré fidèle à ce qu`il a été, à ce qu`il a pensé, à ceux qui l`ont entouré.

Il est l`auteur de nombreuxarticles pour la revue Arguments ainsi que d`essais comme : La télévision et l`éducation sociale des femmes (Unesco,1967), La Révolution freudienne (Denoël,1970), La révolution prolétarienne et les impasses petitesbourgeoises (Anthropos,1976), Contre Lévi-Strauss, Lacan et Althusser (Savelli éditeur,1976; nouvelle édition augmentée dans le pamphlet : L`Obscurantisme contemporain; Lacan, Lévi-Strauss, Althusser (SPAG-Papyrus,1983), Les Métamorphoses de la crise : Racismes et révolutions au XXe siècle (Hachette,1985), La Nation : Essor et déclin des sociétés modernes (Fayard,1987).

Auteur fécond, il a également publié les ouvrages suivants : La philosophie en question (Denoël,1960), L`action sur l`homme : cinéma et télévision (en collaboration avec G. Cohen-Séat, Denoël,1961), La conscience politique dans la France contemporaine (Denoël,1963), Contradiction et totalité (Éditions de Minuit,1964), Modernisation des hommes : L`exemple du Sénégal (Flammarion,1967), L`art africain et la société sénégalaise (en collaboration avec L.-V. Thomas, Faculté des Lettres et Sciences humaines de Dakar,1967), Pour une France fédérale (Denoël,1968), Marx, Freud et la révolution totale (Anthropos,1972), Sciences sociales et marxisme (Payot,1979; rééed. L`Harmattan,1990), Les processus sociaux contemporains (Payot,1980), Un destin planétaire (roman, SPAG-Papyrus,1982), Marx (PUF,1985; rééed.1992). L`attraction du futur : Essai sur la signification du présent (Méridiens-Klincksieck,1991).

Fougeyrollas, philosophe chahuteur, a mis son talent oratoire au service de nombreuses causes comme en témoigne son parcours intellectuel, parsemé d`espérance radicale et d`illusions déçues. En cela, ce résistant considère que l`expérience quotidienne et historiquedoit être exprimée par le plus grand nombre d`individus. Il laisse derrière lui bon nombre d`ouvrages bientôt classiques.