Philosophie et arts

Ciné philo – Fight Club – jeudi 31 mars 2016

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George Lucas à l’Académie

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Dans la foulée de la sortie sur grand écran de la version remasterisée de l’épisode 4 de Star Wars – pardon, je voulais dire : de l’épisode 7, A new Force (v.f. : Le réveil de l’espoir) –, je trouvais à propos d’ajouter mon grain de sel à la marée déjà bien assaisonnée d’interprétations qui inonde non seulement les forums spécialisés, mais aussi le vaste champ des cultural studies. On a décelé dans la riche mythologie développée par George Lucas des allégories politiques comme religieuses et, aussi, des allégories politico-religieuses. Dans les dernières semaines seulement, la saga s’est faite portrait du christianisme protestant méthodiste américain (ici), critique des dérives impérialistes et démocratiques des États-Unis (ici), et encore représentation quasi prophétique de la radicalisation terroriste (ici et ).

Bien que ces lectures soient possibles en arquant – certains diront : en tordant – les matériaux de la série, elles ont le défaut de négliger la véritable source d’inspiration de George Lucas. C’est pourquoi je tiens aujourd’hui à rectifier le tir en retournant au terreau d’origine de Star Wars qui est, évidemment, philosophique. Pardonnez à l’avance le caractère extrêmement geek de l’entreprise.

 

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C’est maintenant un fait établi (notamment grâce à ce document vidéo) qu’en 1967, George Lucas fréquentait le fraichement fondé cégep de Californie du Sud (celui-là même où se produira Harmonium une décennie plus tard). Entre ses cours de cinéma et ses séances de surf, George devait assister aux inévitables cours de philosophie et rationalité. Selon les sources et divers témoignages, il était un étudiant appliqué et particulièrement intéressé par la philosophie socratico-platonicienne. L’histoire veut même que son cahier de notes personnelles arborait une chouette, le symbole de la sagesse. Ce n’est pas peu dire. Autorisé par ce fait divers, dressons quelques parallèles entre son œuvre et nos figures antiques préférées.

 

  1. L’univers de Star Wars pointe vers le dualisme. Le dualisme est l’idée selon laquelle la réalité est constituée de deux principes distincts et irréductibles l’un à l’autre. Chez Platon, la dualité prend le caractère général de l’opposition matériel-immatériel, ou sensible-intelligible. On retrouve quelque chose de cet ordre dans Star Wars, où cette instance mystérieuse appelée force, bien qu’elle ait une certaine emprise sur la matière (la télékinésie en est la preuve, par exemple), détient un caractère indéniablement spirituel. On y fait souvent référence, dans la série, comme à un sous-bassement du monde, à l’énergie qui traverse toute chose. Elle est pleinement cosmique, c’est-à-dire à la fois composante du monde (kosmikos) et à la source de son ordre (kosmios). Au risque d’apparaître provocateur, je fais un pas de plus en affirmant que Lucas, en créant la force, avait en tête rien de moins que le logos grec, c’est-à-dire – pour les besoins de ce court essai – la raison. Cela posé, le reste de l’imagerie devient limpide : les Jedis sont les philosophes, les Siths les sophistes.
  2. Tous ne sont pas sensibles à cette réalité non matérielle. Bien que la force soit omniprésente et bien réelle, très peu y sont sensibles. Elle est à ce point l’affaire d’une élite initiée – les Jedis et les Siths­ – et la vie commune en donne tellement peu de manifestations que son existence même est remise en cause par le grand nombre. Dans le nouvel opus, même les protagonistes doivent se laisser convaincre par Han Solo que les Jedis sont plus que des mythes. Dans les forêts humides et brumeuses du cinquième épisode, maître Yoda – qui, par sa laideur, sa sagesse apaisée et la désorientation qu’il provoque, incarne nul autre que Socrate – démontre à son disciple Luke que pour maîtriser la force, il faut d’abord et avant tout croire en elle. 

    Maître Yoda-Socrate. Source : http://www.journaldugeek.com

    On peut saisir ici une possible dérive religieuse ou sectaire. Mais le parallèle avec l’enseignement socratique est évident : celui qui aspire à la vérité et au bien doit se détourner des pseudo-évidences du monde sensible pour s’orienter, grâce à la raison, vers les réalités qu’elle seule rend accessibles. Pour ce faire, il faut la poster au gouvernail et apprendre à naviguer avec elle. Or, comme nombre de dialogues socratiques le montrent, tous ne sont pas capables d’envisager le monde sensible comme une apparence et de se désengager de l’emprise du corps – et des passions qu’il entraîne : fierté, orgueil, convoitise et les autres. Yoda et Socrate mènent un même combat : là où le premier initie son jeune padawan aux voies de la force par des pirouettes impossibles et des méditations périlleuses, le second entretient ses concitoyens et ses disciples de la nécessité de tout examiner par les difficiles ressources de la dialectique et de la réfutation.

  3. Le niveau ultime de maîtrise de la force est la dématérialisation. Non seulement l’usage de la force est comme la voie pour devenir astronaute, c’est-à-dire extrêmement contingenté, mais encore moins nombreux sont ceux qui accèdent au dernier de ses pouvoirs : la dissolution. Chacun leur tour, Qui-Gon Jinn, Obi-Wan Kenobi, Yoda et Anakin Skywalker disparaissent du monde matériel – pour y revenir sporadiquement sous forme de spectre ou de voix – en diluant leur individualité dans cette force mystique. Ici, on nage en plein Phédon, où Socrate tente de convaincre ses disciples dévastés que l’âme est immortelle et qu’une fois séparée du corps, elle fréquente les réalités qui lui ressemblent, c’est-à-dire les Idées intelligibles.
  4. Les Jedis sont une incarnation imparfaite des philosophesrois. La force possède deux côtés : le bon et le mauvais, le clair et l’obscur. De la même façon, l’usage de la raison a deux grandes orientations dans la tradition socratico-platonicienne. L’épopée philosophico-spatiale de Lucas associe clairement Socrate et ses compères au côté lumineux de la force, puisque ceux-ci utilisent la raison en vue de la vérité, elle-même soumise à l’idéal de la vie menée par le bien. L’article wikipédia sur la « force », assurément rédigé par des autorités en la matière, conforte cette lecture : « Portées par l’idéal du Bien, les personnes affiliées au Côté lumineux s’emploient à servir les autres en symbiose avec la Force. Les principes de base sont la bienveillance, l’assistance et la préservation. Les émotions vives sont proscrites telles la haine et la peur […]. Le but d’un Jedi est d’entrer en communion avec la Force par la Lumière afin d’accéder à la sagesse absolue[1]». George avait à n’en point douter l’allégorie de la caverne en tête, où celui qui peut s’élever au-dessus du commun par le sacrifice et la contemplation se voit affecté du rôle politique de guide. La situation des Jedis est cependant plus délicate, parce que philosophes-guerriers plutôt que philosophes-rois, ils servent deux maîtres à la fois : les dirigeants de la République galactique et le bien. Lucas montre ainsi brillamment les contradictions d’un savoir sans pouvoir légitime – les Jedis tiraillés entre les diktats de la vérité et leur soumission à la démocratie – et d’un pouvoir sans savoir – lesdits dirigeants, peu éclairés, manipulables et sujets aux pressions démocratiques. Notons aussi, au passage, la veine ataraxique et ascétique dans laquelle Lucas inscrit les Jedis. Ils cherchent à contrôler les passions violentes afin d’atteindre cette tranquillité de l’âme, l’absence de tout trouble, cela même qui encourage l’abnégation et le désintéressement.
  5. Les Siths correspondent aux sophistesorrespondent aux sophistLes Siths, équivalents maléfiques des Jedis, sont au con
    Palpatine-Gorgias. Source : http://images.vcpost.com/data/images/full/19621/ian-mcdiarmid-as-emperor-palpatine.jpg?w=590

    Palpatine-Gorgias. Source : http://images.vcpost.com

    traire attirés vers le côté obscur de la force grâce à ces émotions fortes. Anakin Skywalker, l’élu qui deviendra Darth Vader, changera son sabre laser d’épaule à cause d’une passion parfaitement ordinaire : l’amour pour sa mère et pour Padmé Amidala. Mais une passion, comme un Asiatique en voyage, ne vient jamais seule. L’amour vient par exemple avec la peur de perdre, la jalousie, la déception. Allons voir ce que dit le très sérieux article wikipédia du côté obscur de la force : « Peur, haine, agressivité et ambition sont les fondements du Côté obscur. Ses adeptes ont comme seul objectif d’augmenter leurs pouvoirs pour, à terme, dominer leurs rivaux. Les pouvoirs du Côté obscur ne sont généralement pas utilisés pour les autres mais toujours dans un intérêt personnel. […] La conception de la Force selon les Siths est plus utilitaire[2]». Ici, en caricaturant quelque peu, on retrouve aisément le portrait tracé par Socrate-Platon des sophistes qui, à l’image de leurs élèves auxquels ils enseignent entre toutes choses l’art oratoire, sont aiguillonnés davantage par les richesses, la gloire et le pouvoir que par le bien commun. Maîtriser la raison a pour dessein de convaincre et de vaincre. Pourquoi, me demanderez-vous? Parce que la seule bouée qui semble fixe lorsque les normes morales et épistémiques vacillent demeure l’intérêt personnel, facilement reconnaissable.

 

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J’espère, par ce court essai, avoir réussi à remettre les commentateurs les plus farfelus sur la voie de la raison. Il apparaît maintenant clair que George Lucas, sous des effets spéciaux pétaradants et des costumes souvent peu flatteurs, a simplement rejoué le drame qui anime la philosophie depuis Socrate. En attendant le prochain remake déguisé, réfléchissez à cette question qui, sous divers avatars, revient toujours à l’esprit : quel usage de la force/raison devrait-on faire? Pour Lucas, bon élève, le choix n’est peut-être pas si clair…

[1] « Force (Star Wars) » dans Wikipédia – L’encyclopédie libre [En ligne], https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikipédia:Accueil_principal (page consultée le19 décembre 2015).

[2] Ibid.