Philosophie Magazine, no. 17 (mars 2008), 98p. [10.50$]

Dans la section Dialogue, le comédien Charles Berling et l`essayiste Noëlle Châtelet évoquent la transmission entre générations, à laquelle ils ont été confrontés en faisant le deuil de leur propre mère. Châtelet qui a accompagné sa mère alors que celle-ci avait décidé de mettre fin à ses jours affirme que « Voilà la voie ouverte par ma mère. Une manière d`inventer une nouvelle sacralité cantonnée à la sphère de l`intime. Une sacralité qui n`est pas dogmatique et contraignante mais ajustée aux intentions de celle ou de celui qui part » (p.31). De son côté, Berling qui occupe le rôle principal du film L`Heure d`été d`Olivier Assayas (où deux frères et une sœur sont réunis pour la succession de leur défunte mère) mentionne que « Le rapport au sacré se construit dans le vécu, c`est la vie qui nous donne les lieux, les moments, ce n`est pas un cadre institutionnel, figé. La spiritualité est, pour moi, une affaire de créativité personnelle, qui a le courage de s`affirmer, c`est une force, une ferveur individuelle. Commémorer l`esprit des lieux, qui portent l`empreinte de ceux qui y vivent ou y ont vécu, c`est ce qui est important » (p.32).

Le Dossier a pour thème « Israël-Palestine, métaphysique d`un conflit ». On peut y lire un débat qui oppose le philosophe français Alain Finkielkraut et l`intellectuel Elias Sanbar, délégué de la Palestine à l`Unesco. La rencontre porte sur la question des origines et sur la signification de la date de 1948, porteuse des mythologies concurrentes de deux peuples. Bien que tous deux favorables à la coexistence des deux États, des divergences de vue existent aussi. À propos de la guerre pour l`indépendance, le premier affirme que « La panique vient de choses beaucoup plus concrètes : les attentats-suicides hier, c`est la principale raison d`être du mur; les roquettes aujourd`hui, c`est la raison d`être de l`ascendant actuel des colons. Alors même qu`ils ont perdu la bataille idéologique en Israël, le Hamas leur fournit un argument sécuritaire imparable : on a peur, en restituant la Cisjordanie, de mettre Tel Aviv à portée de missiles » (p.42-43). Et le second de répondre « La peur des Israéliens me fait peur. Comme si rien ne pouvait les rassurer. Comme s`il y avait, non point un rejet de la paix, mais une impuissance à aller vers elle. » (p.43).

Dans un autre article, Régis Debray livre son analyse du retour du religieux. Il pense qu`« à partir du moment où un problème politique ne peut être résolu politiquement, il revêt un habit religieux. Le religieux est une compensation, l`ultime recours quand la rationalité politique, le calcul des intérêts patine ou échoue. Cet habit religieux n`est pas de l`ordre du déguisement, il refait le monde politique à sa façon : en radicalisant le conflit, en rendant impossible la négociation. Car le sacré ne se partage pas, il ne peut être l`objet d`aucune transaction. En se légitimant par le biais d`une religion, cette guerre fait plus que produire un alibi : elle bascule dans un autre monde. D`autant que la religion est un phénomène transnational » (p.45).

Par la suite, l`écrivain israélien Amos Oz et le philosophe palestinien Sari Nusseibeh racontent comment la littérature et la philosophie permettent d`imaginer l`autre. En ce qui concerne le rôle de l`Europe dans le conflit entre Juifs et Arabes, Oz allègue que c`est « un conflit entre deux victimes de l`Europe. Juifs et Arabes ont été victimes de façon différente : les Arabes en raison de l`impérialisme, de l`exploitation et de l`oppression. Les Juifs en raison de la persécution, de l`humiliation et d`un génocide sans précédent. […] Les Arabes nous voient comme une continuation de l`Europe coloniale, qui est revenue d`une manière plus complexe et plus forte. Les Juifs regardent les Arabes et ne les voient pas comme des partenaires dans un destin commun, mais comme des cosaques, des nazis ou des personnes commettant des pogroms. Cela fait peser une responsabilité très forte sur l`Europe qui doit aider les deux côtés » (p.48). Nusseibeh, lui, ne croit pas à l`existence d`un fossé culturel entre l`Orient et l`Occident qui les empêcheraient de signer des traités de paix. Il postule que si Juifs et Arabes n`ont pas réussi à faire la paix dans la région, « cela tient plus à un échec humain qu`à des différences objectives qui ne sauraient être subordonnées à l`art humain de la politique » (p.49). Comme professeur de philosophie islamique, Nusseibeh pense par ailleurs que la philosophie comme discipline universitaire « peut jouer et qu`elle doit jouer un rôle majeur dans l`instauration de la paix, au minimum en encourageant les étudiants à porter un regard critique sur leurs croyances. Au moins peut-elle apprendre à douter » (p.49).

La rubrique Entretien recueille les propos de celui qui se fait l`avocat d`un réalisme radical le philosophe français Clément Rosset. Pour ce dernier, le réel est un « ensemble que nous ne sommes pas capables de dénombrer, dont nous ne pouvons pas dire s`il est fini ou infini – pour cette raison, je précise qu`il n`est pas  » clos  » – d`objets indescriptibles. Il n`y a rien en-dehors de lui, pas d`arrière-monde et pas non plus de miroir dans lequel regarder notre monde » (p.58). Rosset distingue trois types de réel : « il y a un réel bienheureux avec lequel on s`accorde volontiers, un réel qui nous est indifférent, et enfin un réel insupportable qu`on cherche à fuir, auquel on préfère des doubles. Le double est un scénario, une construction préférable à la réalité. […] Je pense que la finitude de la condition humaine, la perspective intolérable du vieillissement et du trépas, expliquent l`obstination des hommes à se détourner de la réalité » (p.58-59). Sur sa propre conception de la pratique de la philosophie, il mentionne que la philosophie « n`a pas été conçue comme une espèce de sagesse permettant de mieux gérer la quotidienneté. Elle consiste plutôt en un art de traiter les problèmes qui ne sont pas liés aux circonstances, mais à des enjeux plus profonds, concernant la condition humaine ou l`être en général des choses » (p.60).

La section Biographie est consacrée à René Descartes (1596-1650). Dans le premier article, Emmanuel Fournier relate les principaux événements de la vie de l`auteur du Discours de la méthode (1637). En ce qui concerne la nuit du 10 novembre 1619 où Descartes a la révélation de sa vocation, au cours de trois rêves, Fournier rappelle qu`« ils traduisent les doutes du philosophe qui s`apprête à penser le monde selon d`autres schémas que ceux hérités de la révélation divine » (p.64). Dans le second article, Pierre Guenancia, professeur de philosophie à l`université de Bourgogne, guide le lecteur dans l`univers conceptuel (corps, âme, Dieu) du fondateur de la philosophie moderne. Dans le dernier article intitulé « Une entreprise d`émancipation », Suzi Vieira interroge trois auteurs dont Nicolas Grimaldi, ancien professeur à la Sorbonne, pour qui Descartes est le seul philosophe à faire de la philosophie une affaire personnelle. Grimaldi souligne que Descartes « ne compte que sur lui-même, que sur son propre esprit, pour découvrir la vérité. C`est le seul philosophe, à ma connaissance, qui n`attende rien que de soi : le fondement de la vérité et toutes les vérités, la possession du monde et le bonheur le plus absolu » (p.70).

En guise de supplément, un Cahier central (16 pages) présenté par Denis Moreau, professeur de philosophie classique à Nantes, et contenant des extraits de la Première et Seconde Méditations métaphysiques de René Descartes.

Info. : www.philomag.com