Analyse de

«Jailhouse Rock»

d’Elvis Presley

(Analyse par Dany Roy-Robert)

 

La prochaine pièce d’Elvis Presley (qui soit dit en passant est toujours vivant; si vous voulez son adresse, ça peut s’arranger monnayant un certain montant), la pièce : Jailhouse Rock, va nous permettre d’aborder une question simple aux réponses diverses et complexes :

 

Qu’est-ce que la liberté ?

 

On peut entendre, entre autres, la liberté comme quelque chose d’objectif, comme un fait. Par exemple, un homme marchand dans la rue semblera plus libre que le prisonnier le regardant passer derrière les barreaux de sa cellule. On peut aussi y voir quelque chose comme un état intérieur. L’homme marchand dans la rue ruminant ses remords pour une faute commise pourra sembler moins libre que le prisonnier politique qui, attendant son exécution, est assuré de la justesse de son action et fier de ne pas avoir avorté son projet par peur ou découragement. On peut tout autant croire, voir démontrer, que le prisonnier s’imaginant courir sur la plage, sentant le sable chaud et le soleil sur sa peau, est aussi libre que le gardien de prison courant réellement sur cette même plage une journée de congé; et que ce même gardien s’imaginant courir sur la plage, attendant que son quart de travail finisse, est moins libre que le prisonnier qui imagine mais ne s’attend pas à sortir de la prison.

 

Qu’il s’agisse de fait, d’état, de sensation, d’imagination ou d’idée, y a-t-il quelque part liberté ?

 

Pour Spinoza, philosophe né en 1632 à Amsterdam et mort en 1677 à La Haye, la réponse est double : oui et non.

 

Selon la définition la plus consensuelle, la liberté désigne le fait pour l’homme de pouvoir s’auto-déterminer à partir d’une volonté indéterminée, c’est-à-dire une volonté exempt de toute contrainte, capable, à partir de rien d’autre qu’elle-même, de choisir et de se choisir.

 

Pour Spinoza, une telle « liberté » est une illusion et, plus précisément, une ignorance : l’ignorance des causes qui motivent notre choix.

 

Prenons un exemple de Spinoza : une roche «non-libre», puisqu’elle ne pense ni ne sent. Lançons-la dans les airs. Il est clair que le mouvement de la montée comme celui de la descente ne seront le fruit de la pierre elle-même. La monté sera due au mouvement de la main et la descente à la force physique qu’est la gravité. (Pour être plus précis, il faudrait calculer la force de friction de l’air, la masse de l’homme lançant la pierre, s’il avait une roche dans le soulier à ce moment, etc, bref, un ensemble de causes dont la pierre ne sait rien.)

 

Laissons la parole à Spinoza :

 

« Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu’elle continue de se mouvoir, pense et sache qu’elle fait effort, autant qu’elle peut, pour se mouvoir.» Autrement dit, imaginez maintenant que la pierre soit humaine, qu’elle possède une conscience et une volonté.

 

Que se passe-t-il ?

 

Réponse de Spinoza :

 

« Cette pierre assurément, puisqu’elle a conscience de son effort seulement et qu’elle n’est en aucune façon indifférente, croira qu’elle est très libre et qu’elle ne persévère dans son mouvement que parce qu’elle le veut. Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits (désirs) et ignorent les causes qui les déterminent. »

 

Le gardien de prison qui court sur la plage sait-il exactement pourquoi il court ? A-t-il réellement décidé de se diriger vers la plage ? Certes, il avait conscience de son désir d’aller courir et il y est allé, mais y aurait-il été si le soleil était absent ? Ou si son genou le faisait souffrir ? Ou si sa glande avait produite moins de testostérone ? Et si le prisonnier s’était enfuit ce jour là ? Ou si son voisin avait reculé dans sa voiture le matin même ? A-t-il perçu que le soleil, sa glande, le prisonnier et son voisin concouraient à son choix ?

 

Au même titre que la pierre, il est peu probable qu’il ait conscience de l’ensemble des causes permettant l’éclosion et la réalisation de son désir. Il a conscience de son désir, mais s’il croit l’avoir décidé par lui-même à partir de rien d’autre que lui-même, comme le veut la définition consensuelle, il se tient au cœur d’une illusion.

 

Mais alors, est-ce à dire que nous ne possédons aucune liberté ?

 

Non, car si Spinoza réfute cette définition de la liberté, il en maintient toutefois une autre. Pour lui, la liberté ne s’oppose pas à la nécessité, c’est-à-dire à l’ensemble des causes qui concourent à nos agissements, et ce, même si nous n’en avons pas une pleine conscience.

 

La liberté est plutôt ce qui s’oppose à la contrainte, à ce qui provoque en nous le sentiment de la contingence ou du hasard.

 

Comment comprendre cela ?

 

Spinoza nous dit que « chaque chose, en autant qu’elle est de la nature,(vous et moi par exemple), chaque chose s’efforce de persévérer dans son être. » Cet effort, il le nomme : «conatus» c-o-n-a-t-u-s. Or, le conatus ou l’effort qui fait le propre de l’homme, par rapport aux autres êtres, est le désir, que Spinoza traduit comme une impulsion consciente à la conservation et au dépassement de soi. Si ce désir peut s’affirmer de façon positive, sans contrainte, nous ressentons alors de la joie, car notre action s’accorde avec l’enchaînement nécessaire de toutes choses. Et c’est là que se trouve la liberté. Dans le cas contraire, nous ressentons, justement, une contrainte, une réduction de la réalisation de ce désir… et la joie comme la liberté s’en sont allés.

 

Donc, à sa plus simple et plus primaire expression, je le répète, la liberté se manifeste lorsque nous désirons ce qui est, lorsque nous sommes activement en adéquation avec la nécessité de toutes choses.

 

Qu’il s’agisse de fait, d’état, de sensation, d’imagination ou d’idée, il y a liberté s’il y a joie, c’est-à-dire accord avec la nécessité.

 

La pièce d’Elvis présente bien cette interprétation de la liberté. Le titre semble présenter un paradoxe : Jailhouse rock (le rock de la prison). Le rock et la prison peuvent paraitre antithétiques, mais en fait, ici, le King nous fait entendre que le rock libère de la prison. Au premier couplet, les prisonniers sont décrits comme des «jailbirds», des oiseaux en cage qui chantent, or un oiseau qui chante n’est pas ou plus en cage. Il est gai. Au second couplet, Elvis nous présente quelques musiciens, sans jamais les qualifier de prisonniers, tout en mentionnant que toute la gang battait la mesure. Le troisième couplet met en scène le numéro 47 qui courtise le numéro 3 et qui lui dit qu’il serait enchanté de danser en sa compagnie; expression d’une libido qui tend au dépassement de soi et à la joie. Le quatrième couplet pointe un caractère : le triste Sack, le marginal qui ne danse pas, le rabat-joie qui ne répond pas à l’injonction de danser, qui justement, ressent peut-être une contrainte à se laisser aller. Alors on lui trouve une partenaire pour danser, une chaise en bois. Nul besoin de grand espace et de réalisme pour être libéré ! Dernier couplet : Bugs refuse la proposition d’Évasion d’Henry. Alors que personne ne les surveille, il préfère demeurer là et prendre son pied. Tenter de s’évader, c’est rencontrer la contingence et les contraintes : ce n’est pas la liberté !

 

Mesdames et Messieurs, The freedom of the King: Jailhouse Rock.