Analyse de

«Vivre debout»

de Jacques Brel

(Analyse par Dany Roy-Robert)

La prochaine pièce Vivre debout de Jacques Brel (pièce d’une gaieté extrême !) sera placée   sous les projecteurs du philosophe-philologue allemand Friedrich Wilhelm Nietzsche né le 15 octobre 1844 à Röcken, en Saxe, et mort le 25 août 1900 à Weimar, en Allemagne. L’un des passages les plus célèbre de Nietzsche, l’aphorisme 125 du Gai Savoir, met en scène un Insensé qui, tenant une lampe allumée en plein jour, se jette au milieu de la foule pour annoncer une nouvelle qui pourrait briser l’histoire en deux : « Dieu est mort, Dieu reste mort ».

 

 

On a souvent ridiculisé, mésinterprété, banalisé, voir mécompris totalement le sens de ces paroles. Le Dieu dont il est question ici n’est pas seulement le Dieu du chrétien, le Père céleste créateur du Cosmos, c’est aussi toutes les valeurs, les idéaux et croyances qui ont fait la noblesse et la grandeur de l’homme. Par exemple, la croyance en l’existence d’une Vérité, d’un Bien suprême et d’une justice éternelle, en la supériorité de l’homme sur l’animal, en l’immortalité de l’âme, la croyance que la culture progresse vers le mieux avec ses idéaux démocratiques, scientifiques et technologiques, etc. Cette incompréhension habite la foule attroupée autour de l’insensé qui, crédule et surprise, n’entend rien aux dires de cet étranger. C’est à cette même foule qu’un autre personnage emblématique de Nietzsche : Zarathoustra, parlera de « ce qu’il y a de plus méprisable » au monde, à savoir « le dernier homme ».

 

Sans même savoir que Zarathoustra entend par « dernier homme » la condition de cette foule attroupée elle-même, celle-ci lui demande :

 

Amour ? Création ? Désir ? Étoile ? Qu’est cela ?

Zarathoustra, prologue.

À bien comprendre Zarathoustra, le dernier homme ne sait pas, ne sait plus ce qu’est l’amour véritable, ce que signifie de créer, de désirer, il est celui qui, comme le dit Nietzsche, ne peux plus « enfanter d’une étoile dansante. » car plus rien au-delà de sa petit vue ne lui semble digne d’admiration et de grandeur. Aucune arche ne se dresse devant lui pour l’enjoindre à surmonter sa médiocre condition. Ce qui, pourrait-on dire, inquiète l’insensé, c’est, pour paraphraser Brel, que le dernier homme s’agenouille et se couche et qu’il lui sera peut-être maintenant impossible de vivre debout.

 

 

Si vous le voulez bien, écoutons la suite du discours de l’insensé, la suite de ce « Dieu est mort, Dieu reste mort. »

 

Alors, l’insensé se précipita au milieu d’eux et les perça de ses regards. « Où est Dieu? cria-t-il, je vais vous le dire! Nous l’avons tué – vous et moi! Nous tous sommes ses meurtriers! Comment avons-nous fait cela? Comment avons-nous pu vider la mer? Qui nous a donné l’éponge pour effacer l’horizon tout entier? Qu’avons-nous fait, de désenchaîner cette terre de son soleil? Vers où roule-t-elle à présent? Vers quoi nous porte son mouvement? Loin de tous les soleils? Ne sommes-nous pas précipités dans une chute continue? Et cela en arrière, de côté, en avant, vers tous les côtés? Est-il encore un haut et un bas? N’errons-nous pas comme à travers un néant infini? Ne sentons-nous pas le souffle du vide ? »

 

Nietzsche, Gai Savoir, aphorisme 125.

 

 

Pour mieux comprendre le sens de ce discours, usons d’un art que Nietzsche maîtrisait à un haut niveau : la philologie. J’ai mentionné plus haut que Nietzsche était un philologue de formation. Dans la préface de son livre «Aurore», il écrit que « la philologie (…) est cet art vénérable qui exige avant tout de son admirateur une chose : se tenir à l’écart, prendre son temps, devenir silencieux, devenir lent, – comme un art, une connaissance d’orfèvre appliquée au mot, (…) (la philologie) enseigne à bien lire, c’est-à-dire lentement, profondément, en regardant prudemment derrière et devant soi, avec des arrière-pensées, avec des portes ouvertes, avec des doigts et des yeux subtils… »

 

Aurore, préface § 5.

 

« Qui nous a donné l’éponge pour effacer l’horizon tout entier? Qu’avons-nous fait, de désenchaîner cette terre de son soleil? » L’homme moderne ou le dernier homme est dans une perte d’orientation totale; perte symbolisée par ce désenchaînement du soleil qui couvre l’horizon de son avenir, littéralement, le sens que doit prendre sa vie. Le dernier homme vit ainsi dans une occultation de l’astre, au sens propre : un dés-astre. En italien, langue que Nietzsche connaissait, désastre se dit disastrato et signifie : être né sous une mauvaise étoile, être sous le joug d’un mauvais destin. En latin, étoile se dit sidera et desiderare signifie désirer, perdre ou regretter ce qui fait défaut : l’astre ou l’étoile.

 

 

Souvenons-nous que la foule demandait à Zarathoustra :

« Amour ? Création ? Désir ? Étoile ? Qu’est cela ? »

 

L’absence de désir implique ainsi l’absence de l’astre, de l’étoile, de ce qui éclaire l’avenir. De même, c’est de desiderare que dérive le mot « désorientation », c’est-à-dire être séparé de l’orient, des-orientation, qui se dit orior en latin et qui signifie se lever. Le dernier homme est donc celui qui ne sait plus se lever, qui ne peut vivre debout, parce qu’il est sans aurore, sans commencement, incapable d’enfanter un nouvel amour, c’est-à-dire de désirer un jour nouveau.

 

 

Comme l’écrivait Nietzsche :

 

« Nous sommes plus libres qu’on ne le fut jamais de jeter le regard dans toutes les directions ; nous n’apercevons de limite d’aucune part. Nous avons cet avantage de sentir autour de nous un espace immense – mais aussi un vide immense…»

 

 

Comme en écho à l’Insensé et à Zarathoustra, la chanson de Brel évoque cette désorientation. Comme il le dit :

 

Voilà que l´on se couche
De l´envie qui s´arrête
De prolonger le jour
Ainsi, même si le dernier homme entend mal l’In-sensé, c’est parce que, comme le dit toujours Brel, il :

Se couche
Pour mieux perdre la tête
Pour mieux brûler l´ennui
À des reflets d´amour, (il se voue, pour ne point y penser)
Le dernier homme a renoncé à la création du sens parce qu’il est :

tombé
Sous l´incroyable poids
De (ses) croix illusoires.

 

Le dernier homme est revenu de tout.
(Il) s´agenouille
Et (est) retombé
Pour avoir été grand
L´espace d´un miroir

 

Son présent ne sera jamais à la hauteur de son passé.

 

Maintenant,
(il) s´agenouille
Alors que (son) espoir
Se réduit à prier…

 

Parce qu’il ne peut pas créer,
Alors qu´il est trop tard
Qu´il ne peut plus gagner
A tous ces rendez-vous
Qu’il a manqué…

(Lui qui est maintenant) jusqu´au bout
(Sa) propre défaite.
Si les derniers hommes sont d’une nature déclinante, c’est, comme le dit Nietzsche, qu’il

« manque dans leurs instincts le centre de gravité, le sens de la direction à prendre. »

 (FP XIV, 14 [94].)

 

Que, s’ils n’arrivent à créer un sens au monde, ils seront condamnés à une errance planétaire, à vivre de « reflets d’amour » « pour mieux fuir l´inquiétude » de ne pas pouvoir « vivre debout.»