Le 14 février 2013 est décédé à 81 ans, à Londres, victime d`une leucémie, le philosophe américain Ronald Dworkin. Il fut professeur à Londres et à New York. Il était également connu comme l`un des plus grands spécialistes de la philosophie du droit. Son expertise des constitutions américaine et britannique et sa théorie du droit d`étendaient hors du domaine purement juridique pour en aborder les versants politiques et moraux. En cela, il s`opposait à toute une tradition de philosophie du droit positiviste, étudiant le droit comme une réalité à part entière. Sa contribution la plus marquante à la théorie politique (sa théorie de l`égalité) demeure l`une des positions les plus influentes du XXe siècle. En effet, à gauche de l`échiquier politique américain, il défendait la discrimination positive permettant de dépasser une conception abstraite de l`égalité de droit en accordant à des minorités l`accès à des formations ou fonctions auxquelles elles n`auraient pas accès. À son avis, les individus possèdent de façon plus fondamentale que le droit créé par une législation explicite un certain nombre de droits. Par conséquent, dans la pratique judiciaire, cela se traduit par une priorité accordée aux arguments de principe sur les arguments politiques.

Son œuvre a suscité de nombreuses critiques, qui tiennent à l`importance des questions qu`il soulève : le pouvoir discrétionnaire des juges, l`existence des droits individuels. À ce jour, il mérite d`être reconnu comme l`un des plus éminents spécialistes de la pensée juridique contemporaine. Il était membre de l`American Academy of Arts and Sciences, organisation dédiée à l’enseignement et le progrès des connaissances, qui joue le rôle de société honorifique aux États-Unis.

Biographie

Il naît le 11 décembre 1931 à Worcester dans le centre de l` État du Massachusetts, aux États-Unis. Il est le fils de David Dworkin et de Madelene Talamo. Sa mère était pianiste et a enseigné le piano à Providence (Rhode Island). En 1953, il reçoit son Bachelor`s degree, appelé plus spécifiquement Bachelor of Arts du Harvard College. Il étudie la philosophie à l`Université Harvard (Massachusetts) avec le philosophe et logicien américain Willard van Orman Quine (1908-2000). Ensuite, en 1957, il obtient un LLB (baccalauréat ès droits) à la Harvard Law School et étudie le droit à l`Université d`Oxford, en Angleterre, où grâce à une bourse Rhodes, il est l`élève de Sir Rupert Cross, Vinerian Professor of English Law. Il s`agit d`une bourse académique qui permet à ses récipiendaires d`étudier gratuitement pendant une durée de un, deux ou trois ans. Jadis, le philosophe québécois Thomas de Koninck fut boursier Rhodes en litterae humaniores. En 1958, il épouse Betsy Ross avec laquelle il a eu deux enfants : Anthony et Jennifer. Par après, il étudie le droit à Harvard et est l`employé du célèbre juge Billings Learned Hand (1872-1961) à la Cour d`appel du deuxième circuit, siégeant à New York et l`un des juristes américain les plus influents du XXe siècle. Par après, il entre à l`emploi de Sullivan & Cromwell LLP, un prestigieux cabinet d`avocats international, basé à New York. Par la suite, de 1962 à 1969, il est professeur de droit à l`Université de Yale, située à New Haven (Connecticut), où il occupe la chaire Wesley N. Hohfeld de théorie du droit.

En 1969, il est nommé titulaire de la chaire de jurisprudence à l`Université d`Oxford, où il succède à Herbert Hart (1907-1992), considéré comme un grand philosophe du droit au XXe siècle. Il y est aussi élu enseignant-chercheur (Fellow). Ayant quitté l`Université d`Oxford, en 1998, il devient professeur de jurisprudence à Londres, puis dans la Law School de l`Université de New York, où il enseigne depuis 1975.

En 1977, il publie Taking Rights Seriously (Prendre les droits au sérieux, PUF, 1995), ouvrage dans lequel il défend l`importance morale des droits individuels face au positivisme juridique, d`une part, et à l`utilitarisme, de l`autre. Ce même livre ouvre de nouvelles perspectives à propos de questions difficiles, souvent objet de discussion dans le domaine de la jurisprudence, comme par exemple, le rapport crucial entre règles et principes ou le rôle précis des juges dans l`interprétation de la Constitution et du Bill of Rights.

En 1985, il publie A Matter of Principle (Une Question de principe, PUF, 1996). En 1986, il publie Law`s Empire (L`Empire du droit, PUF, 1994) où il propose une compréhension herméneutique de la fonction du juge. Ainsi, selon Dworkin, le juge, lorsqu`il doit trancher des cas difficiles (hard cases) doit appuyer sa décision sur une interprétation de l`histoire du droit dans sa communauté politique et de la moralité collective sous-jacente à cette évolution du droit. En ce sens, aux dires de son collègue et ami le philosophe Thomas Nagel, professeur de philosophie et de droit à l`Université de New York, Dworkin pouvait « expliquer les questions morales difficiles concernant la loi, la politique et la société dans des termes clairs à un large public de non-spécialistes – sans édulcorer ni les simplifier en aucune mesure ». En 1987, il prend position dans le magazine bimensuel new-yorkais New Review of Books (dont il est un collaborateur régulier) contre la nomination par le président républicain américain Ronald Reagan du juge Robert Bork à la Cour suprême des États-Unis. Le Sénat américain va rejeter sa nomination. En 1993, il publie chez Alfred A. Knopf à New York, Life`s Dominion : An Argument about Abortion, Euthanasia and Individual Freedom où il aborde le problème de l`avortement. En 2000, suite au décès de son épouse Betsy, il se remarie avec Irene Brendel, l`ex-femme d`Alfred Brendel, pianiste autrichien. La même année, il publie Sovereign Virtue : The Theory and Practice of Equality (La Vertu souveraine, Éd. Émile Bruylant, 2008). En décembre 2011, il donne une série de trois conférences à l`Université de Berne (Suisse) dans le cadre des « Einstein Lectures » intitulées « Religion without God ».

Distinctions

En 2007, il reçoit le Prix Holberg. Ce prix international récompense des travaux scientifiques en sciences humaines, en sciences sociales, en droit ou en théologie. Ce prix est considéré comme l’équivalent du Nobel pour les arts et lettres, les sciences humaines, le droit et la théologie. Ledit prix tient son nom de Ludvig Holberg, universitaire et dramaturge dano-norvégien (1684-1754). Signalons que le sociologue allemand Jürgen Habermas (2005) et le sociologue et philosophe français Bruno Latour (2013) se sont également mérités ce même prix.

En 2012, il est lauréat du Prix Balzan pour la théorie et philosophie du droit. Ce prix international est attribué dans les domaines des sciences, de la culture et de l`action humanitaire par la Fondation internationale Balzan, située à Milan (Italie) et créée par Angela Lina Balzan (1892-1957), fille du journaliste et financier, copropriétaire du Corriere della Sera, Eugenio Balzan (1874-1953). Depuis 1961, la Fondation a honoré 112 personnalités et organisations d`entraide. Mentionnons que trois autres philosophes se sont vus attribuer ce même prix : l`allemand Joseph Pieper (1981) et les français Emmanuel Lévinas (1989) et Paul Ricoeur (1999).

Publications

Il a écrit dans la revue intellectuelle française Esprit, les articles suivants : « La controverse sur l`avortement aux États-Unis » (octobre 1989), « Liberté et pornographie » (octobre 1991), « Le Suicide médicalisé » (juin 1998), « Georges W. Bush, une menace pour le patriotisme américain » (juin 2002) et « Prendre les droits au sérieux en Chine » (janvier 2003).

Parmi ses autres ouvrages publiés, citons : The Philosophy of Law (Oxford University Press, 1977), Freedom`s Law : The Moral Reading of the American Constitution (Harvard University Press, 1986; Oxford University Press, 2nd ed., 1997), Philosophical Issues in Senile Dementia (U.S. Government Printing Office, 1987), A Bill of Rights for Britain (University of Michigan, 1990), A Badly Flawed Election : Debating Bush v. Gore, The Supreme Court , and American Democracy (New Press, 2002), Is Democracy Possible Here ? : Principles for a New Political Debate (Princeton University Press, 2006), Justice in Robes (Harvard University Press, 2007), The Supreme Court Phalanx : The Court`s New Right-Wing Bloc (New Review Books, 2008), Truth for Hedgehogs (Harvard University Press, 2011). Plusieurs d`entre eux ont été traduits dans les principales langues européennes ainsi qu`en japonais et en chinois.

Sur la pensée de Dworkin, on peut consulter les documents suivants :

BILLIER, Jean-Cassien et Aglaé MARYIOLI, Histoire de la philosophie du droit, Paris, Armand Colin, 2001. 328p.

CARTY, Anthony. « L`impact de Dworkin sur la philosophie du droit anglo-américain », Droit et Société, no. 2, 1986.

GUASTINI, Riccardo. « Théorie et ontologie du droit chez Dworkin », Droit et Société, no. 2, 1986.

KYMLICKA, Will. Les théories de la justice : une introduction (1992). Traduit par Marc Saint-Upéry. Paris, La Découverte Poche/Sciences humaines et sociales. 363p. (M. Kymlicka est docteur en philosophie de l`Université d`Oxford; il est actuellement professeur de philosophie à la Chaire de philosophie politique de la Quenn`s University, à Kingston, en Ontario, au Canada).

 

Iconographie

 

Prendre les droits au sérieux

 

Une question de principe

 

L`Empire du droit

 

La Vertu sopuveraine

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Ronald Dworkin-Oxford University

 

Ronald Dworkin à l`Université d`Oxford dans les années 1970

Photographe Terrence Spencer / Time & Life Pictures / Getty Image

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Ronald Dworkin-New York University

 

Ronald Dworkin à l`Université de New York