Sommaire

 

 

Événements commémoratifs

Le contexte littéraire

Présentation de l`œuvre

Choix de citations

Repères biographiques

Depuis sa mort

Bibliographie

 

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Événements commémoratifs

 

 

L`année 2016 marque le 500e anniversaire de parution d`Utopie de l`homme politique et humaniste anglais Thomas More. Pour souligner cet événement, différentes activités sont organisées. D`abord, la bibliothèque de la Fondation Maison des Sciences de l`Homme (FMSH), fondée par l`historien français Fernand Braudel en 1963, a établie une bibliographie sélective à partir de ses collections : ouvrages, références, ebooks, thèses, titres de périodiques et articles de revue en ligne.

Pour sa part, la ville de Leuven (Louvain) a choisi de commémorer cet événement en organisant un grand festival urbain « The future is more. 500 ans d’Utopia ». Au programme : art contemporain, théâtre, musique, danse, cinéma… Rappelons qu`il y a 500 ans, Thomas More publiait à Louvain son ouvrage Utopia qui eut une immense influence sur les penseurs et les artistes de son époque tout comme une grande postérité.

De son côté, le musée M de Louvain présente une exposition intitulée « A la recherche d’Utopia »  du 20 octobre 2016 au 17 janvier 2017. Cette exposition s’inscrit dans le cadre du Festival Urbain « The Future is More. 500 Ans d’Utopia – Leuven » qui marque le 500e anniversaire de la publication du livre Utopia, ouvrage fondateur de la pensée utopiste par l’humaniste anglais du XVIe siècle Thomas More. On y retrouve 80 œuvres exposées, dont le premier exemplaire de l’ouvrage Utopia de Thomas More, prêté par la Bibliothèque royale de Bruxelles.

D`autre part, du 4 au 6 novembre 2016 se tient une conférence académique au Center for Thomas More Studies de l`Université de Dallas (Texas) pour souligner le 500e anniversaire de publication d`Utopie. Le thème porte sur les relations entre L`Utopie de Thomas More et ses prédécesseurs grecs et romains : Platon, Aristote, Lucien, Cicéron, Salluste, Sénèque et Augustin.

Les diverses commémorations en cours représentent une occasion pour découvrir ou redécouvrir la pensée utopique humaniste. En ce sens, le sociologue allemand Norbert Elias (1897-1990) voit dans L’Utopie une oeuvre d’humaniste de la Renaissance, « un des tout premiers témoignages de la prise de conscience que les êtres humains peuvent et devraient eux-mêmes faire quelque chose pour réduire la misère et la pauvreté sur cette Terre, non en raison des récompenses attendues du ciel, mais par compassion pour les humains eux-mêmes, non pour plaire à Dieu mais dans leur intérêt ».

 

 

Le contexte littéraire

 

 

Les repères chronologiques ci-après donnent un aperçu des principales œuvres littéraires de cette époque.

 

 

En 1471, l`imprimeur et traducteur anglais William Caxton (v. 1422-1491) effectue un séjour à Cologne (Allemagne) pour étudier l`imprimerie, En 1474, il publie le premier livre imprimé en anglais, à Bruges (Belgique), le Recuyell of the Historyes of Troye (1464), de l`écrivain français Raoul Lefèvre (XVe s.). En 1477, il établit une presse à Westminster et par là, il introduit l`imprimerie en Angleterre. Le 18 novembre de la même année, il publie le recueil Dictes or Savenges of the Phylosophers d`après un manuscrit français intitulé  Les Dits des Philosophes, traduit par l`homme de lettres français Guillaume de Tignonville (mort en 1414).

En 1486, le philosophe et humaniste italien Pic de la Mirandole (1463-1494), publie De la dignité de l`homme. Il s`agit du discours inaugural qui doit servir de préface aux 900 Thèses (imprimées la même année). Il y rend compte de la signification de l`homme dans le monde à partir des deux concepts de dignité et de liberté.

En 1511, l`humaniste hollandais Érasme (v. 1469-1536) compose l`Éloge de la folie (dédié à Thomas More), qui est une satire du clergé et de la société. En effet, il s`y moque de certaines catégories sociales, notamment des philosophes et des théologiens.

En 1513, l`homme politique et philosophe italien Nicolas Machiavel (1469-1527) rédige  Le Prince, dédié à Laurent de Médicis (1449-1492), dit le Magnifique, mais auprès de qui il ne rentre en grâce qu`en 1519. Ce traité de philosophie politique (paru en 1531) développe une philosophie pragmatique du pouvoir, entièrement fondée sur la raison d`État. Ainsi, face  au réalisme cynique de Machiavel, More écrit L`Utopie afin de rappeler que la politique ne doit pas simplement se fonder sur ce qui est, mais sur ce qui doit être. En ce sens, le philosophe et sociologue allemand Max Horkheimer (1895-1973) mentionne dans Les débuts de la philosophie bourgeoise de l`histoire (Seuil, 1980) qu`« en effet l`utopie a deux faces : elle est la critique de ce qui est et la représentation de ce qui doit être ».

En 1516, paraît également L`Institution du prince chrétien (Institutio principis christiani) d`Érasme, rédigé aux Pays-Bas, où il est un temps conseiller du futur Charles Quint. L`ouvrage est rédigé pour ce dernier. La même année, Érasme publie l`édition bilingue (latin-grec) du Nouveau Testament. En 1516 également, le poète italien L`Arioste (1474-1533) publie le poème épique Le Roland Furieux. Synthèse du récit chevaleresque et du roman d`aventures, elle est considérée comme une des œuvres les plus représentatives de la Renaissance italienne. En 1516 toujours, le philosophe italien  Pietro Pomponazzi (1462-1525) publie Tractatus de immortalitate animae, où il met en question l`immortalité de l`âme. L`ouvrage est brûlé sur la place publique par les inquisiteurs à Venise et est condamné au Concile de Trente (1545-1563).

En 1517, le théologien et réformateur allemand Martin Luther (1483-1546) rompt avec l`Église catholique. Il publie ses « 95 thèses » contre les indulgences sur les portes de la chapelle du château, à Wittenberg. Celles-ci sont considérées comme le point de départ de la Réforme protestante.

En 1521, le philosophe et réformateur religieux allemand Melanchthon (1497-1560), principal disciple de Luther, publie Loci communes theologiae, considéré comme le premier ouvrage de la théologie luthérienne. En cela, la parution de ce livre est très importante pour la confirmation et l’expansion des idées de la Réforme.

 

 

Présentation de l`œuvre

 

Notion d`Utopie

 

 

Il s`agit d`un néologisme forgé par Thomas More à partir du grec ou, ne pas, et tópos, lieu : qui n`est en aucun lieu, pour désigner la cité imaginaire méprisant l`or et l`argent qu`il décrit dans son ouvrage De optimo reipublicae statu, deque nova insula Utopia (1516), cité au gouvernement parfait. Il y dépeint la république d`Utopie, ses institutions, ses habitants, la vie idéale qu`ils y mènent.

En 1516, Thomas More publie L’Utopie. 500 ans plus tard, le livre dont le nom incarne une idée, est devenu un nom commun dans toutes les langues occidentales. L’utopie est envisagée, au sens linguistique, comme la représentation d’une réalité idéale et sans défaut. Mais c’est d’abord le titre d’un livre, se déroulant lui-même en des lieux éponymes. À partir de la Renaissance, l`utopie, décrivant une société idéale, devient un genre littéraire qui a une portée politique importante jusqu`au XVIIIe siècle.

Aujourd`hui, L`Utopie de Thomas More est considérée comme la source des utopies modernes. De sorte que l`idéal n`y est plus imaginé dans le ciel (des idées ou de Dieu) mais sur la terre des hommes : soit dans un lointain spatial, soit dans un futur indéterminé.

 

Résumé de l`oeuvre

 

 

L`Utopie ou Le Traité de la meilleure forme de gouvernement de Thomas More est un ouvrage de fiction composé de deux parties. La première est une description très critique de la propriété privée et du régime monarchique de l`Angleterre  du début du XVIe siècle (despotisme, vénalité, corruption, injustice, etc.); cette même critique s`applique également aux autres pays européens.  On y voit des paysans chassés vers les villes, des bandes de voleurs, une justice aveugle et cruelle ainsi qu`une royauté avide de richesses et toujours disposée à la guerre. Bref, le Livre Premier présente un tableau réaliste des conditions politiques et sociales de l`Angleterre des Tudors, appauvrie par la guerre et dépouillée par la noblesse : la transformation des terres cultivées en pâturages (afin de permettre le développement de l`industrie de la laine) a ruiné les paysans.

La deuxième partie décrit l`organisation économique, sociale, politique et culturelle de l`île « d`Utopie », où règne un communisme idéal. On y apprend que les Utopiens ne connaissent ni la propriété privée, ni l`argent, ni la guerre; mieux que leurs institutions sont sages et pacifiques. De plus, tous les hommes  sont égaux, tolérants, heureux, en paix avec eux-mêmes, tous maîtres de leur destin et le souverain respecte la volonté populaire. En cela, l`ouvrage se présente donc comme un contre-modèle aux monarchies du début du XVIe siècle. Bref, le Livre Second décrit en détail l`organisation de la vie communautaire des habitants d`une société idéale.

Les deux thèmes majeurs développés dans L`Utopie concernent le procès des guerres continuelles en Europe et le procès de l`injustice sociale engendrée par la toute-puissance de l`argent et de la propriété.

La république d`Utopie est communiste et égalitaire. Elle ignore la propriété privée, mais non le travail, qui est organisé de telle façon que les Utopiens puissent consacrer l`essentiel de leur temps aux activités libérales, c`est-à-dire à la culture de l`esprit. Dans cette île imaginaire donc, l`État est réduit au minimum. Il pratique la tolérance, et punit le fanatisme. Le peuple se gouverne lui-même, élit un roi qu`il peut déposer, et où les députés contrôlent le pouvoir; la mise en commun des biens et l`obligation imposée à tous de travailler ont supprimé la misère. Plusieurs cultes peuvent coexister, et la religion des Utopiens s`apparente à la religion naturelle. Bien que la majorité des habitants professe le déisme, toutes les croyances sont néanmoins l`objet d`un égal respect. Toutefois, les athées ne sont pas admis.

Cette oeuvre latine en prose, en partie sous forme de dialogue, en se présentant comme l`idée d`une cité conforme à la raison, doit beaucoup à La République du philosophe grec Platon (428-348 av. J.-C.). En effet, More s`inspire de l`idée platonicienne de l`État pour attaquer la sclérose d`une société envahie par la pensée scholastique et l`intolérance religieuse. De plus, il  soutient, dans ce récit philosophique, une certaine forme de communisme. Excluant les formes de société qui ne se concilient pas avec le christianisme, il accepte, néanmoins d`une manière idéale, la communauté des biens et par suite l`abolition de la propriété individuelle.

Fait à souligner, lieu imaginaire doté de certaines ressemblances, L`Utopie est divisée en 54 cités, l`Angleterre est divisée en 54 comtés. Mieux, la capitale d`Utopie est située sur un fleuve, traversée d`un pont célèbre, pensons en cela à la Tamise et au pont de Londres.

 

 

Choix de citations

 

 

Les extraits ci-après de L`Utopie sont tirées de l`édition de 1987 publiée aux éditions GF Flammarion, no. 460, avec une traduction de Marie Delcourt.

 

 

 

Sur le philosophe, conseiller du roi :

 

 

« En effet, votre cher Platon estime que les États n`ont chance d`être heureux que si les philosophes sont rois ou si les rois se mettent à philosopher. Combien s`éloigne ce bonheur si les philosophes ne daignent même pas donner aux rois leurs avis ?

Ils ne seraient pas égoïstes, dit-il, au point de s`y refuser et beaucoup ont prouvé leur bonne volonté par leurs ouvrages, si les détenteurs du pouvoir étaient enclins à écouter de bons conseils. Mais Platon a vu juste : si les rois en personne ne sont pas philosophes, jamais ils ne se rangeront aux leçons des philosophes, imbus qu`ils sont depuis l`enfance d`idées fausses et profondément empoisonnés par elles. Lui-même en a fait l`expérience à la cour de Denys. Et moi, si je proposais à un roi, quel qu`il soit, des mesures saines, si je tentais d`arracher de son cœur la pernicieuse semence jetée par les mauvais conseillers, ne comprenez-vous pas que je serais aussitôt en situation d`être chassé sur-le-champ ou traité comme un bouffon ? ». (Livre Premier, p. 116)

 

 

Sur la vie intellectuelle :

 

 

« Ces conceptions et d`autres du même genre, les Utopiens les ont reçues de leur éducation – formés dans un État dont les institutions sont fort éloignées de toutes ces formes d`absurdité – et aussi par l`école et par les livres. Un petit nombre seulement est dans chaque ville déchargé des autres travaux et désigné pour la culture exclusive de l`esprit : ceux chez qui l`on a reconnu depuis l`enfance un don particulier, une intelligence supérieure, un penchant marqué pour la vie intellectuelle. Mais tous les enfants reçoivent une instruction. Et une grande partie du peuple, les femmes aussi bien que les hommes, consacrent à l`étude, pendant toute leur vie, les heures que le travail, nous l`avons dit, laisse libres ». (Livre Second, p. 170)

 

 

Sur la guerre :

 

 

« Ils détestent la guerre au suprême degré, comme une chose absolument bestiale – alors qu`aucune espèce de fauves ne s`y livre d`une façon aussi permanente que l`homme – et, contrairement au sentiment de presque tous les peuples, ils estiment que rien n`est moins glorieux que la gloire donnée par la guerre ». (Livre Second, p. 200-201)

 

 

Repères biographiques

 

 

Portrait de Sir Thomas More, par Hans Holbein le Jeune, 1527, The Frick Collection, New York

 

L`homme

 

 

Il est le représentant le plus achevé du courant humaniste de la Renaissance en Angleterre.

Il est l`ami de l`humaniste hollandais Érasme de Rotterdam (v. 1469-1536), auteur de l`écrit satirique Éloge de la folie (1511), avec qui il entretient une correspondance suivie.

Il est le disciple du théologien anglais John Colet (1467-1519) et du grammairien anglais William Lily (1468-1522) à l`Université d`Oxford. Mentionnons que More épouse une des filles de John Colet.

Il est l`une des grandes figures de l`Église anglaise de la première moitié du XVIe siècle.

Il est un ardent défenseur de la foi catholique dans l`Europe de la Renaissance.

Il est le patron des avocats, des hommes politiques et des gouvernants.

Il est féru de culture antique et de la lecture des Pères de l`Église.

Dans l`opposition sous Henri VII (1457-1509), il a une brillante carrière politique sous Henri VIII.

Resté catholique, tout en préconisant une réforme de l`Église, il désapprouve le divorce d`Henri VIII, est emprisonné pendant quinze mois dans la Tour de Londres et exécuté.

Il a écrit des traités polémiques, des vers latins, des épigrammes.

Ses écrits de prison, surtout les Lettres, figurent parmi les plus remarquables témoignages de la spiritualité chrétienne.

Il a traduit une vie du philosophe et humaniste italien Pic de la Mirandole (1463-1494) ainsi qu`une histoire du roi d`Angleterre Richard III (1452-1485).

Il est fêté le 22 juin en même temps qu`un de ses amis, l`homme d`Église et humaniste anglais John Fisher (1469-1535), évêque de Rochester et chancelier de l`Université de Cambridge. Proche d`Henri VIII, Fischer désapprouve lui aussi la rupture avec Rome. Arrêté et emprisonné, il est nommé cardinal par le pape Paul III (1468-1549). Le roi le fait aussitôt décapiter, quelques temps avant Thomas More.

Le témoignage rendu à l`Évangile par Thomas More est aussi rappelé par l`Église d`Angleterre qui en célèbre la mémoire le 6 juillet.

Ses portraits le montrent en général en habit et avec la chaîne de chancelier, portant quelquefois un livre ou une hache.

 

Sa vie

 

 

Il naît le 7 février 1478 à Londres sous le règne d`Édouard IV (1442-1483), précurseur de la Renaissance anglaise. Issu d`une famille noble mais peu illustre, il est le fils de l`homme de loi John More. Ce dernier l`inscrit à l`école Saint-Antoine de Londres, où il a pour maître Nicolas Holt, le meilleur enseignant de la Cité. À cet endroit, il apprend le latin, s`initie aux subtilités des Parva Logicalia (monographies spécialisées) ainsi qu`à la disputatio (question disputée).

Attaché dès l`âge de treize ans à la maison du cardinal John Morton (v. 1420-1500), archevêque de Canterbury, celui-ci l`envoie faire ses études à Oxford, où le vieux collège médiéval s`ouvre lentement à l`influence humaniste. Il étudie à l`Université d`Oxford, où il reçoit une éducation typiquement scholastique. De 1492-1494, il fait ses humanités au Canterbury College à Oxford où il étudie Aristote et s`initie au grec. Par la suite, il étudie le droit d`abord à New Inn, puis à partir de février 1496, au Lincoln`s Inn.

Ses études terminées, il commence une carrière d`homme de loi. En même temps, il se passionne pour la théologie. Si bien qu`à Oxford, il traduit l`ouvrage de saint Augustin (354-430), La Cité de Dieu (412-427).

En 1498, il devient Barrister (avocat). Peu de temps après, il est nommé membre du Conseil des avocats (bencher). En 1499, il fait la rencontre d`Érasme qui arrive en Angleterre. Les deux hommes se lient alors d`amitié. Érasme rend visite à More dans sa maison de Bucklebury au cours des vingt années suivantes. D`ailleurs, c`est en ce lieu qu`Érasme rédige l`Éloge de la folie.

Après des études de droit et une période de discernement, quatre ans durant, passées à la chartreuse de Londres, il s`oriente vers une carrière politique, jusqu`à devenir député en 1504.

En 1501, il est admis au barreau de Londres. Il s`y rend célèbre en rabattant les prétentions financières du roi Henri VII (1457-1509). La même année, il assiste à Saint Paul`s School, aux cours sur les Hiérarchies célestes du pseudo-Denys l`Aréopagite donné par son ancien condisciple le savant anglais William Grocyn (1446-1519) et à ceux que professe le médecin et humaniste anglais Thomas Linacre (v. 1460-1524) sur les Méteorologica d`Aristote. La même année, il est nommé « lecteur ».

De 1504 à 1507,  il enseigne à Furnivall`s Inn, à Londres. En 1504, après des études de droit, il devient membre du Parlement, à titre de député. Il l`est également en 1512 et 1515. Toutefois, il est tenu à l`écart de la vie politique par Henri VII. En 1505, à l`âge de vingt-sept ans, il se marie avec Jane Colt de Netherhall avec qui il a trois filles et un fils. En 1506, More et Érasme traduisent ensemble certains Dialogues de l`écrivain satirique grec Lucien de Samosate (v. 125 – v. 192), dont le Dialogue des morts.  En 1508, il accompagne Érasme dans un voyage où ils visitent les Universités de Louvain et de Paris. En 1509, le roi Henri VII meurt. La même année, Henri VIII (1491-1547) lui succède. Selon More, ce dernier est un prince humaniste en qui s`incarne l`esprit du temps. En 1509 également, il est nommé au Conseil privé du roi Henri VIII. En 1509, alors qu`il séjourne chez More, Érasme compose Éloge de la folie (1511). Dédié à son ami Thomas More, l`ouvrage (écrit en un latin savant) est une satire du clergé et de la société. Il s`y moque de certaines catégories sociales, principalement des philosophes et des théologiens. En 1509 toujours, More entre au Parlement et est nommé sous-sheriff (magistrat responsable de l`application de la loi) de Londres par le Conseil des corporations. À ce titre, il doit défendre les droits des humbles contre les caprices des puissants.

De 1510 à 1518, il est avocat des marchands. En 1511, au décès de sa première épouse, il se remarie avec la veuve d`un négociant, Alice Middleton, de sept ans son aînée et elle-même mère d`une fille déjà grande. En 1513, il compose History of King Richard III, premier ouvrage historique anglais d`inspiration humaniste. Mentionnons que le poète dramatique anglais William Shakespeare (1564-1616) s`inspire de ce livre pour concevoir son drame historique en cinq actes Richard III (v. 1592). En 1514, il entre au service du cardinal anglais Thomas Wolsey (v. 1473-1530) pour s`occuper des revenus de ce dernier. Wolsey est également lord-chancelier du roi Henri VIII en 1515; mais il ne peut obtenir du pape le divorce du roi. En 1514 également, More devient maître des requêtes.

En 1515, au cours d`une mission diplomatique en Flandres, il compose, à Anvers, le second livre de son Utopie. La même année, à son retour en Angleterre, il achève la composition du premier livre. La même année, il écrit une lettre polémique à Martin Dorps (1485-1525), professeur de philosophie à l`Université de Louvain. Ce dernier s`en est pris à l`Éloge de la folie d`Érasme.

 En 1516, il écrit en latin et publie Utopie (Libellus vere aureus nec minus salutaris quam festivus de optimo respublicae statu deque nova Insula Utopia) dans lequel il décrit une société idéale régie par la loi et la religion naturelles, où il en vient à souhaiter un clergé sans sacerdoce, élu au scrutin secret, et une fraternité religieuse groupant toutes les sectes, qui célébreraient leur culte dans le même temple. En septembre de la même année, il fait parvenir à Érasme, L`Utopie. En décembre 1516, L`Utopie paraît pour la première fois à Louvain. Or, la publication de cet  ouvrage de fiction politique consolide sa réputation européenne de savant et d`humaniste.

En 1517, il s`installe dans une maison, à Chelsea, quartier situé à l`ouest de Londres, sur la Tamise. La même année, L`Utopie est traduit en français pour la première fois, à Paris. En 1517 également, il mène de longues négociations commerciales à Calais, port français. En 1518, il est nommé trésorier de l`Échiquier. La même année, il devient maître des requêtes et membre du Conseil privé du Roi, sur la recommandation du cardinal Wolsey. En 1518 également, une édition de son livre L`Utopie est publiée à Bâle (Suisse) par les soins de son ami Érasme. C`est cette même édition qui fait aujourd`hui référence, avec tous les documents préparatoires, échanges de lettres entre les humanistes, qui permet de comprendre l`enthousiasme immédiat pour L`Utopie et son auteur. En 1518 toujours, il écrit une lettre polémique aux administrateurs de l`Université d`Oxford, invitant l`Université à une plus grande ouverture à l`humanisme, notamment à l`enseignement du grec. Le 23 juillet 1519, à Anvers, Érasme compose une lettre au chevalier et humaniste allemand Ulrich von Hutten (1488-1523) dans laquelle il fait l`éloge de More en l`appelant « l`étoile de l`Angleterre ».

En 1520, il accompagne Henri VIII au « Camp du Drap d`Or » au moment de la fameuse entrevue entre Henri VIII et François 1er, près de Calais. Il y rencontre l`humaniste français Guillaume Budé (1467-1540), propagateur de l`étude du grec en France. La même année, il aide Henri VIII à composer l’Assertio septem sacramentorum, œuvre dirigée contre Luther et sa doctrine, qui vaut au roi le titre de « Défenseur de la foi », décerné par le pape Léon X (1475-1521). C`est d`ailleurs sous son pontificat qu`on voit naître le schisme de Luther. Le 15 juin 1520, il condamne une partie des théories de Luther par la bulle Exsurge Domini, que le moine brûle sur la place de Wittenberg, le 10 décembre de la même année, en présence de ses élèves et disciples. Par conséquent, le 3 janvier 1521, par la bulle Decet Romanum Pontificem, Luther est excommunié ainsi que ses disciples.

En 1521, après avoir résilié sa charge de shérif adjoint et d`avocat, il est anobli et devient « chevalier » et sous-trésorier du Royaume. La même année, il est en ambassade à Bruges et à Calais. En 1522, il entreprend la rédaction du livre de piété The Four Last Things qui se veut une méditation sur la mort, le jugement, la souffrance et la joie. Demeuré inachevé, le livre reflète la consternation de More devant la cruauté et l`esprit de vindicte qui caractérise la vie politique et économique au commencement de l`époque des Tudors. En 1523, il est élu speaker (président) de la Chambre des communes. En 1523 toujours, en réplique à l`attaque de Luther contre Henri VIII, il publie, sous le pseudonyme de Guilelmus Rosseus, le donneur de rossées,  un écrit polémique intitulé Adversus Lutherum. En 1524 et 1525, il est élevé à la fonction de high steward  (sénéchal) de l` Université d`Oxford.

En 1525, il est également élu grand intendant de l`Université de Cambridge. La même année, il est chancelier du duché de Lancaster. En 1527, le peintre allemand Hans Holbein le Jeune (1497-1543) peint le portrait de Thomas More, conservé au musée d`art new-yorkais The Frick Collection, à Manhattan. La même année, il est en ambassade à Paris avec le cardinal Wolsey. En 1528, il fait réaliser d’importants travaux dans la Chelsea Old Church de Londres, dont la construction d’une chapelle destinée à son usage privé. Il fait enterrer sa première épouse dans l’église et il souhaite aussi être inhumé là avec sa seconde épouse. Cependant après son exécution, son corps est enterré dans une tombe anonyme située dans la tour de Londres. En 1529, il publie un écrit polémique intitulé A Dialogue Concerning Herecies and Matters of Religion, Against Tyndale, où il réfute la doctrine de l`érudit et protestant anglais William Tyndale (1494-1536) qui répand les idées du théologien et réformateur religieux allemand Martin Luther (1483-1546). Cet ouvrage en quatre livres est considéré comme son meilleur livre de controverse religieuse. Pour sa part, Tyndale dénie l`autorité du pape et croit qu`un monarque doit diriger l`église. Il est le traducteur de la première Bible éditée en anglais, mais en Allemagne, berceau du protestantisme. Craignant les interprétations hérétiques, More le fait poursuivre. En mai 1535, Tyndale est arrêté à Anvers, puis étranglé, le 6 octobre 1536, sur ordre du roi Charles Quint (1500-1558). Son cadavre est brûlé au bûcher. En octobre 1529, More rédige un autre écrit polémique, Supplication of Souls contre les attaques portées au clergé par le réformateur protestant anglais Simon Fish (1500-1531), auteur d`un pamphlet incendiaire Supplication pour les Gueux dans lequel Fish accuse l`Église catholique d`avarice. En 1529 aussi, avocat, parlementaire, il devient, grâce à l`amitié d`Henri VIII (1491-1547), Chancelier du Royaume, succédant, de 1529 à 1532, à l`homme d`État et cardinal anglais Thomas Wolsey (v.1473-1530) tombé en disgrâce. En 1529 également, il représente le Roi à la signature du Traité de Cambrai (Paix de Cambrai ou paix des Dames) qui épargne à l`Angleterre toute guerre sur le continent pendant treize ans.

Le 16 mai 1532, il démissionne, car il désapprouve le divorce d`Henri VIII avec Catherine d`Aragon (1485-1536) et la rupture du roi avec le pape Clément VII (1478-1534). Catherine d`Aragon, tante de Charles Quint (1500-1558), est la première femme d`Henri VIII, répudiée après dix-huit ans d`union. Les conflits provoqués par ce divorce sont une des causes du schisme anglais. Elle est la mère de Marie Tudor (1516-1558). Puis, pendant deux ans, More se retire à Chelsea, quartier de l`ouest de Londres. En 1532-33, il publie un écrit polémique en deux volumes intitulé The Confutation of Tyndales Answere. L`ouvrage (véritable texte d`avocat) est centré sur ce que l`église est. En 1533, au moment où Henri VIII devient chef suprême de l`Église d`Angleterre, il refuse de prêter le serment d`allégeance à la nouvelle reine Anne Boleyn (v. 1500-1536), deuxième épouse d`Henri VIII, et à ses descendants. Il refuse aussi de nier l`autorité universelle du pape, s`opposant par là au schisme anglican. La même année, il publie un écrit polémique intitulé The Apologye of Sir T. More ainsi que The Debellation of Salem and Byzance. Ce dernier livre est une réplique aux deux ouvrages du juriste et polémiste protestant anglais Christopher Saint-Germain (1460-1540) : Treatise Concerning the Division between the Spiritualty and Temporalty (1532) ainsi que Additions of Salem and Bizance (1533). La même année, il publie Answer to a Poisoned Book, contre un ouvrage anonyme intitulé The Supper of the Lord, longtemps attribué à William Tyndale mais finalement attribué au polémiste protestant anglais George Joye (1495-1553), traducteur de plusieurs livres de l`Ancien Testament en anglais. Le 17 avril 1534, il est enfermé à la Tour de Londres. Le 3 novembre 1534, le Parlement vote l`Acte de suprématie qui institue Henri VIII « chef suprême de l`Église d`Angleterre ». Le 12 avril de la même année, il est traduit à Lambeth devant les commissaires royaux qui veulent l`obliger à prêter serment à l`acte de succession reconnaissant comme légitime l`union d`Henri VIII et d`Anne Boley. Il refuse alors à deux reprises de prêter ledit serment. C`est la raison pour laquelle il est emprisonné et exécuté.

Le 1er février 1535, le Parlement vote un acte selon lequel serait pendu et dépecé au couteau « quiconque aura malicieusement souhaité ou voulu, en paroles ou en écrits, priver le roi ou la reine de leur dignité, de leurs titres ou des biens attachés à la condition royale ». Le 1er juillet 1535, il est accusé devant une commission spéciale, à Westminster, de « dissimulation de haute trahison » sur un faux témoignage du baron et lord-chancelier Richard Rich (1496-1567).

En 1535, persistant dans son attachement à l`Église romaine, il est emprisonné et décapité, le 6 juillet 1535, fête de la translation des reliques de saint Thomas Becket (1120-1170), en raison de sa fidélité au catholicisme pour s`être opposé à Henri VIII dans l`affaire de son divorce avec Catherine d`Aragon (1485-1536). En effet, Henri VIII répudie celle-ci après dix-huit ans d`union avant d`épouser successivement cinq autres femmes, dont deux furent exécutées. La tête de More, exposée sur le pont de Londres, repose dans l`église Saint-Dunstan, à Cambridge, tandis que son corps se trouve à Saint-Pierre-aux-Liens, dans la Tour de Londres. Sa fille Margaret Roper recueille son corps, mais surtout ses écrits de prisons qui s`ajoutent à une importante œuvre littéraire. Sur l`échafaud, il renouvelle sa profession de foi contre la suprématie. Ses derniers mots sont les suivants : « The King`s good servant, but God`s first » (Je meurs loyal à Dieu et au roi, mais à Dieu avant tout).

Décapitation de Thomas More

 

 

Depuis sa mort

 

 

Après sa mort, tous ses ouvrages et ses papiers sont recueillis par sa fille Margaret (morte en 1544), puis par son neveu William Rastell qui publie l’ensemble de ses œuvres anglaises en 1557. Les œuvres latines de More sont rassemblées et partiellement publiées en 1563 à Bâle sous le titre Lucubrationes; elles ont fait l’objet d’une édition plus complète à Louvain, en 1565-1566, sous le titre Opera omnia. Sa mort sur l’échafaud a inspiré tant d’horreur, et la certitude de son génie est si forte que de nombreuses biographies voient le jour à la fin du XVIe siècle, dans le sillage de la Vie de Sir Thomas More (1553) par son gendre William Roper.

En 1550, L`Utopie est traduit en français par Jean Leblond (1502-1553), chez C. L`Angelier, éditeur à Paris. L`ouvrage s`accompagne d`une préface de l`humaniste français Guillaume Budé (1467-1540). En 1551, L`Utopie est traduite en anglais par l`humaniste et homme de lettres anglais Ralph Robinson (1520-1577). Une seconde édition révisée paraît en 1556, une troisième en 1597 et une édition corrigée en 1624. En 1553, William Roper, le mari de Margaret More (fille aînée de Thomas More) publie La Vie de Sir Thomas More. En 1556, la traduction anglaise de l`Utopie est publiée. En 1563, l`ouvrage Lucubrationes est publié dans ses Œuvres latines choisies. Il s`agit de la première édition des œuvres collectées par Thomas More en latin, incluant l’Utopie et d’autres pièces, avec des contributions d’Erasme, Guillaume Budé et d’autres. En 1567, l`ouvrage Opera Omnia est publié dans ses Œuvres  latines complètes.

En 1886, il est béatifié par l`Église catholique romaine sous le Pape Léon XIII (1810-1903).

En 1917-1918, le philosophe français André Lalande (1867-1963) donne un cours sur les utopies et la méthode utopique, à la Sorbonne. En 1935, il est canonisé sous le nom de saint Thomas More par le pape Pie XI (1857-1939). En 1956, l`homme politique britannique Sir Wiston Churchill (1874-1965) écrit dans son livre A History of the English-Speaking Peoples (2 volumes publiés chez Cassell à Londres) ce qui suit à propos de la place de Thomas More dans « l`histoire des peuples de langue anglaise » :

« L’opposition de More et de Fisher au pouvoir suprême que le roi prétendait exercer sur l’Église était un acte de résistance héroïque et noble. Les défauts du catholicisme de leur temps ne leur échappaient pas, mais ils détestaient et redoutaient le nationalisme agressif qui était en train de détruire l’unité de la chrétienté. (…) More prit la défense de tout ce qu’il y avait de meilleur dans la conception médiévale. Il incarne aux yeux de l’Histoire l’universalisme du Moyen Age, son adhésion à des valeurs spirituelles et son sens instinctif de l’au-delà. La hache cruelle du bourreau n’a pas seulement tranché la tête d’un conseiller sage et talentueux; elle a décapité du même coup un système qui, même s’il avait trahi ses idéaux dans la pratique, avait longtemps inspiré à l’humanité ses rêves les plus radieux ».

À partir de 1970, dans le calendrier liturgique, son culte et sa fête sont étendus à l’Église universelle par le pape Paul VI (1897-1978). En l’an 2000, le pape Jean-Paul II (1920-2005) le fait saint patron des responsables de gouvernement et des hommes politiques.

 

 

Bibliographie

 

 

ABENSOUR, Miguel.  L’Utopie de Thomas More à Walter Benjamin, Sens et Tonka éditeurs, coll. « 10/Vingt », 2009. 211 p.

BESCOND, Lucien, « Didactique, politique et histoire dans l`Utopie de Thomas More », in Le Signes et leur interprétation. Sous la direction de Noël Mouloud. Lille, Presses universitaires du Septentrion, 1972. 196 p.

DERMENGHEM, Émile. Thomas Morus et les Utopistes de la Renaissance. Paris, Les Petits-Fils de Plon et Nourrit, 1927. 280 p.

DILAS-ROCHERIEUX, Yolène, L’Utopie ou la mémoire du futur. De Thomas More à Lénine, le rêve éternel d`une autre Société. Paris, Robert Laffont, coll. « Essais », 2000. 407 p. [Aussi : Pocket, coll. « Agora », 2007; 672 p.].

DUPONT, Victor. L`Utopie et le roman utopique dans la littérature anglaise. Paris, M. Didier éditeur, 1941.

DUVEAU, Georges.  Sociologie de l’Utopie et  autres « Essais ». Introduction d`André Canivez. Paris, PUF, coll. « Bibliothèque de Sociologie contemporaine », 1961. 116 p.

GALIBOIS, Roland. Religion et socialisme dans l’Utopie de Thomas More et dans les écrits du premier Tillich. Québec/Paris, PUL/ L’Harmattan, 2008. 282 p.

LACROIX, Jean-Yves. L`Utopia de Thomas More et la tradition platonicienne. Paris, Vrin, coll. « De Pétraque à Descartes »,  2007. 488 p.

Les Utopies de la Renaissance. Colloque international (avril 1961). Sous les auspices de la Fédération Internationale des Instituts et Sociétés pour l`étude de la Renaissance et du Ministère de l`Éducation nationale et de la Culture de Belgique (Université libre de Bruxelles. Travaux de l`Institut pour l`étude de la Renaissance et de l`Humanisme, I). Bruxelles / Paris, Presses Universitaires de Bruxelles / Presses Universitaires de France. 1963. 278 p. [Voir l`article de Roger Mucchielli intitulé « L`Utopie de Thomas More »].

MARC`HADOUR, Germain. Thomas More ou la Sage Folie. Paris, Éd. Seghers, coll. « Philosophes de tous les temps », no. 76, 1971. 188 p.

MORGAN, Nicole. Le Sixième Continent. L’Utopie de Thomas More : nouvel espace épistémologique. Paris, Vrin. 1995. 172 p.

NISARD, Désiré. Études sur la Renaissance : Erasme, Thomas More et Melanchton, 2e éd. Paris, Michel Lévy frères, Libraires Éditeurs, 1864. 464 p.

PAQUOT, Thierry. Lettres à Thomas More sur son utopie (et celles qui nous manquent). Paris, La Découverte, 2016. 187 p.

PRÉVOST, André. Thomas More et la crise de la pensée européenne. Paris, Mame éditeur, 1969. 410 p.

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N.B. : L`image à la une de cet article représente Utopia, gravure du peintre et graphiste allemand Ambrosius Holbein (1494-1519) datée de 1518.