Yvon Corbeil

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Article par Yvon Corbeil

L’éducation est un art

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[NDLR : l’article qui suit a d’abord été publié dans la rubrique « Idées » de l’édition du jeudi 5 janvier 2017 du Devoir. Nous le reproduisons ici avec les autorisations nécessaires.]

 


 

L’éducation est un art

 

Yvon Corbeil

(Professeur de philosophie au cégep de Trois-Rivières)

 

 

Comme pourrait l’avoir dit Laplace à Napoléon au sujet de Dieu, ce qui ne permet pas de prédire n’a guère d’utilité scientifique. Voilà l’épine qui s’enfonce dans la chair des sciences dites « humaines » depuis leur naissance et dont on aurait peut-être allégé la souffrance si, en français tout au moins, on ne les avait pas affublées de ce vocable de « sciences », qui a tout pour les jeter dans les affres d’un complexe d’infériorité. Car les humanities ne savent pas prédire.

 

Ce qui est vrai des sciences humaines en général l’est donc tout autant des « sciences de l’éducation », lesquelles tentent de raisonner universellement sur l’ensemble de ces cas particuliers que forme chaque cheminement éducatif individuel. C’est un triste constat pour nous, « hommes théoriques », que de nous aviser, à l’usage et sur le terrain, que les méthodes éducatives issues des « sciences de l’éducation » sont toutes inopérantes puisqu’elles fonctionnent toutes… parfois. Le désarroi dans lequel nous sommes alors plongés nous invite à reconsidérer l’intérêt que nous pouvions porter à la « science » éducative et nous oblige à nous préoccuper de ce qui est au coeur de notre tâche, c’est-à-dire l’élève ou l’étudiant.

 

Voilà pourquoi il y a fort à parier qu’un quelconque « Institut d’excellence en éducation » ne soit qu’une nouvelle manière de faire parler entre eux des individus qui continuent de croire à la possibilité de solutions universelles aux problèmes de l’éducation, et s’escriment à en faire la promotion.

 

Il est contradictoire d’affirmer qu’un regroupement de scientifiques puisse accueillir en son sein un « large pluralisme conceptuel » comme l’affirme le professeur Julien Prud’homme (« La science doit devenir un outil essentiel en éducation », Le Devoir, 23 décembre 2016), alors que tout regroupement de ce genre — science oblige — se donne nécessairement pour tâche d’éliminer le faux pour ne retenir que ce qui est déclaré « vrai ». Si le pluralisme peut s’exprimer, il ne peut guère suggérer et certainement rien décider. Il l’est aussi d’affirmer que « ce sont des dérives idéologiques et politiques qui réduisent actuellement l’autonomie des enseignants et minent la réussite de nos enfants », mais de croire en même temps qu’un regroupement de scientifiques pourra y changer quelque chose.

 

Les dérives éducatives actuelles tiennent d’abord au fait que, soumise aux diktats de l’État, l’éducation est devenue formation et qu’elle a abandonné sa mission première au profit de la seconde : acquérir des compétences pour exercer un emploi. Elles naissent également dans l’orbe de l’illusion qui laisse croire à certains intervenants qu’en éducation, une approche « scientifique » est nécessairement meilleure que toute autre, et ce, tout simplement parce qu’elle est scientifique… Une approche qui, pour peu qu’on y réfléchisse, ne peut mener à terme qu’à la mise au point d’une nouvelle « réforme », laquelle enterrera celle qui enterrait déjà la précédente.

 

« Il n’y a de science que de l’universel », écrivait Aristote. Que cela heurte ou pas notre volonté de maîtriser le monde par la raison, force est d’admettre que l’éducation est un art, et non une science. Tant qu’on ne l’aura pas compris et admis en haut lieu, les efforts déployés pour en corriger les « dérives » prendront la forme d’« instituts » ou de regroupements de spécialistes en « sciences de l’éducation » qui ne font que retarder cette nécessaire prise de conscience.

 

 

Démonstration publique nécessaire

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Le 5 août 1981, Ronald Reagan, président des États-Unis, licencie 11345 contrôleurs aériens parce qu’ils sont en grève. Il les remplace par des « scabs » empruntés à l’armée, puis, progressivement, par des « scabs » civils. En mai 1982, René Lévesque, premier ministre du Québec, coupe les salaires des fonctionnaires de 20% et gèle les échelons salariaux. Dans les années 1984-85, Margaret Thatcher, première ministre britannique, affronte des milliers de mineurs en grève. Ceux qui ont voté contre la grève continuent de travailler et sont amenés sur les lieux de travail en fourgons blindés… La liste est interminable, et il y a peu ou prou de contre-exemples. Lors de chacun de ces événements, il n’y en a pas eu beaucoup pour pleurer, sauf les premiers concernés et leurs familles, bien entendu.

 

En gros, trente-cinq ans de mensonges, de duperies et, pour certains, d’illusions non encore éteintes. Trente-cinq ans de néo-libéralisme sauvage, dont les conséquences sont de moins en moins contestées: accroissement de la richesse d’une petite partie de la population au détriment de tous les autres. C’est un mode de gestion pensé par des voleurs, pour des voleurs, et de plus en plus administré par des voleurs, qui s’immiscent parmi les décideurs de l’État alors qu’ils n’ont aucun respect pour la fonction dont ils affirment vouloir se charger.

 

Il y a « vol » chaque fois que de l’argent public est transféré, directement ou indirectement, à des entreprises privées, dont la raison d’être n’est pas le bien public, mais la maximisation des profits; « vol », chaque fois qu’une législation vient favoriser l’entreprise privée au détriment de la chose publique; « vol », chaque fois que l’on attaque le secteur public dans le but d’en réduire l’efficacité et, a contrario, de faire paraître le secteur privé plus attrayant.

 

On se demandera alors comment il se fait que ce système perdure. Plusieurs raisons peuvent être invoquées, mais l’une des plus évidentes réside dans le fait que ces voleurs ont peaufiné un mode d’attaque bien connu des hyènes, coyotes et autres loups: le troupeau est indigeste lorsqu’il est bien regroupé, la tactique consiste alors à isoler quelques bêtes et à les bouffer en paix, sous le regard impassible des autres, qui continuent simplement à brouter leur herbe, quand ce n’est pas qu’ils se réjouissent à l’idée que cela leur fera plus de foin pour eux-mêmes.

 

Pourtant, à l’exception des loups, nous y passons tous, à tour de rôle.

 

C’est par manque de vision et par manque de solidarité que ce mode de gestion de l’État perdure, alors qu’il n’est en fait qu’un anti-État et qu’il nous appauvrit tous, que l’on travaille dans le secteur privé ou public.

 

Le 1er mai 2015, par-delà nos problèmes locaux, nous nous donnons une occasion de dénoncer ces voleurs et d’afficher un peu de cette solidarité qui nous manque. J’y serai.

 

Yvon Corbeil