Le 1er avril 2014 est décédé à Paris, à l`hôpital Saint-Louis, à l`âge de 90 ans, l`historien médiéviste français Jacques Le Goff. Spécialiste du Moyen Âge de renommée internationale, il nie la discontinuité entre celui-ci et la Renaissance. Pendant sa longue carrière, il s`est consacré à l`anthropologie médiévale, dont il a modifié l`approche en abordant tous les aspects de la vie en société. Il se considérait lui-même comme un homme de gauche et militait pour une Europe unie, forte et tolérante; il était également un fervent défenseur des valeurs républicaines. Si bien qu`il n`hésitait pas à prendre position sur des sujets d`actualité, soulignant que « l`histoire est ce qui permet de mettre en perspective les mutations en œuvre aujourd`hui ». Marié à une Polonaise d`origine, parlant anglais, italien, polonais et allemand, il avait pour meilleur ami l`historien médiéviste et homme politique polonais Bronislaw Geremek (1932-2008), lui-même ancien élève de l`historien français Fernand Braudel (1902-1985), à Paris. De sorte que Le Goff incarnait cette Europe du dialogue et de la culture qu`il appelait de ses vœux. Son engagement politique s`est situé sur le terrain des droits de l`homme, en particulier en faveur de la Pologne, d`où son amitié avec l`historien et professeur à l`Université de Varsovie Witold Kula (1916-1988). Il fut également conseiller scientifique sur le tournage du film « Le Nom de la rose » (1986) adapté par le réalisateur scénariste français Jean-Jacques Annaud du roman éponyme de l`universitaire italien d`Umberto Eco, publié en 1980 et traduit en français en 1982 chez Grasset et Fasquelle. Il fut aussi conseiller de l`Encyclopaedia Britannica. Il avait collaboré à plusieurs reprises au magazine mensuel français Sciences et Avenir. Il a été correspond fellow of the Medieval Academy of America du Jury  de l’Institut Universitaire de France.

 

Au cours de sa carrière, il a reçu une douzaine de titres de docteur honoris causa d`universités des quatre coins du globe. Auteur d`une cinquantaine d`ouvrages, tous traduits dans plusieurs langues étrangères, il laisse donc derrière lui une œuvre monumentale et très dense qui a permis de mieux comprendre la société médiévale occidentale. Il préconisait un renouvellement de la démarche historique, ouverte à la pluridisciplinarité et aux nouvelles techniques quantitatives. Il n`hésitait pas non plus à quitter sa période de prédilection pour aborder l`actualité. Pour lui, la mémoire doit servir l`avenir, les leçons de l`histoire éclairer la marche du monde. Tour à tour, il fut surnommé par ses amis « l`ogre historien » ou « le  pape du Moyen Âge ». Lui qui, loin des stéréotypes qui courent sur le Moyen Âge, décrit cette époque comme une période  « lumineuse » et « pleine de rires », contestant même l`idée reçue selon laquelle la Renaissance aurait mis fin à l`obscurantisme médiéval.

 

 

Repères biographiques
 

 

Il naît le 1er janvier 1924 à Toulon (Var) d`un père breton issu d`un milieu modeste, professeur d`anglais à Toulon et ancien « poilu » de la Grande Guerre (dont il hérite de solides convictions antimilitaristes et laïques) et d`une mère catholique pratiquante mais de gauche (issue d`une famille de négociants varoise) qui renonce à ses leçons de piano pour l`élever. C`est là où il passe toute son enfance, avant d`étudier en classes préparatoires au Lycée Thiers, à Marseille puis à Paris. Très tôt, il se passionne pour l`étude des textes anciens. Au Lycée de Toulon, il a comme professeur d`histoire Henri Michel (1907-1986), spécialiste de la Seconde Guerre mondiale. En 1943, hostile au régime de Vichy et fuyant une convocation au Service de travail obligatoire (STO) à Marseille, il rallie le maquis de Haute-Provence (Alpes). Comme résistant, il a pour mission de collecter les armes et les médicaments parachutés par les Anglais. En 1944, il entre en khâgne au Lycée Louis-le-Grand et y prépare et réussit son concours d`entrée à l`École normale supérieure (ENS) de la rue d`Ulm (1945). La guerre 1939-1945 terminée, il se rend à Paris et suit des cours de philologie à la Sorbonne. En 1947, il part pour la Tchécoslovaquie, comme boursier du Quai d`Orsay, pour réaliser une recherche sur la naissance de l`Université Charles de Prague (1348). En février 1948, jeune chercheur, il vit en direct le « coup de Prague », soit la création d`une démocratie populaire qui marque l`installation du régime communiste stalinien en Tchécoslovaquie. Il en ressort « vacciné contre le communisme » et s`amuse des revirements de ses confrères qui après-guerre épousent l`idéal communiste. Or, cet événement  fera le lui un européen convaincu.

 

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