À la fin de la présente session l’une des grandes et nobles figures de notre département nous quittera.  Clément Chrétien laissera derrière lui un vide que nous ne pourrons pas combler.  Il est de ces personnes dont le passage laisse couleur et atmosphère.  Homme de culture et de coeur, notre Clément ne peut être résumé: l’extraordinaire richesse et complexité de sa personne résiste à toutes les étiquettes.

Je dirai tout de même qu’il a incarné chez nous un subtil mélange de Voltaire et de Diogène. Iconoclaste impénitent, il ne reconnaissait aucune autorité si ce n’est celle de la franchise et de l’authenticité.  Nombreux sont ceux qui ont eu à faire les frais de sa plume bien aiguisée. Clément est un vrai philosophe dont l’espèce se fait de plus en plus rare: dérangeant, alerte, incontournable et … inconfortable!  Avec lui, les idées reçues, même sur les sujets les plus graves, passent au crible d’une critique sur laquelle le conformisme n’a aucune prise. En ce sens, il fut pour nous un veilleur d’homme.

Celui qui aura passé 39 années de sa vie à éduquer la jeunesse prendra bientôt le chemin de la retraite.  Mais que peut bien vouloir dire la retraite pour un tel homme?  Clément « n’avait » pas un travail… il « était » son travail.  Il sera toujours professeur, critique, amoureux de la vérité, à jamais philosophe. Adieux , monsieur le professeur.

Salut Clément!


  • Jean -Marie Debays, l’un de nos ex-collègues et bon ami de Clément nous livre, dans un texte d’une grande beauté, quelques morceaux de sa « fréquentation » de Clément.  Il s’agit, au sens fort, d’un témoignage. Il permet de voir un peu plus clair dans les profondeurs de cette belle personnalité. (Je reproduis ici le texte in extenso avec la permission de Jean-Marie)


Cher Clément,
Monsieur le coordonnateur,
Chers (ères) amis, (es)
Chère Marie-Claire,

Même si je connais mon ami Clément depuis trente-sept ans, me risquer à parler de lui publiquement est un exercice hautement périlleux tant le personnage est « multiple, ondoyant et divers ». De plus, l’immémoriale et atavique pudeur des hommes inhibe leur dire, leurs émotions ; heureusement l’humour – ce lieu si familier où Clément est passé grand maître – autorise plus de libertés, voire de libertinages, sans toutefois les permettre tous. C’est pourquoi je ne rivaliserai pas avec Clément dans ce champ de l’humour qu’il cultive avec art. Préférant alterner entre le léger et le grave, le badin et le sérieux. Côtoyer quelqu’un depuis si longtemps ne veut pas dire tout savoir de lui… je me contenterai donc de dire le peu du beaucoup que l’on croit savoir d’un proche et d’un ami, d’un être cher.

Jamais ailleurs que chez Sartre je n’ai trouvé meilleure formule pour définir Clément : « L’homme est ce qu’il n’est pas… et n’est pas ce qu’il est ! » M’adressant à cette docte assemblée, je ne disserterai pas longuement sur cette idée géniale de la conception de l’être humain . Clément – comme chacun, peut-être oserai-je dire, plus que tous les autres – est la somme de paradoxes, d’ambivalences, de contradictions, de non-être que ni le temps ni le lieu ne me permettent de développer ici.

Clément, je l’espère, tu seras indulgent à l’égard de mes privautés verbales et incontournables raccourcis. Qui es-tu ?

– un cérébral intuitif ?
– un secondaire émotif ?
– un solitaire entouré ?
– un secret bavard ?
– un égocentrique généreux ?
– un rationnel instinctif ?
– un irrévérencieux discipliné ?
– un cynique lucide ?
– un ironique désespéré ?
– un athée hésitant ou un agnostique discret ?
– un tendre têtu ?
– un « zapartiste » sous-exploité ?
– un artiste ignoré ?
– un non conformiste conservateur ?
– un moi orphelin du surmoi ?
– un ça vierge de tout complexe ?

Probablement un peu tout cela et beaucoup plus et son contraire. Je suis sûr, cher Clément, que tu verras dans ce descriptif fait d’oxymores la marque d’une profonde amitié, sédimentée par tant d’années passées ensemble. Mais si tu le veux bien, refaisons un peu d’histoire… et non pas l’Histoire !

En août 1968, tout juste arrivé de Paris et la tête encore pleine des pavés de Mai 68, je faisais la connaissance d’un jeune homme de quelques années mon aîné, aux cheveux noir-corbeau – aux sévères lunettes à la Godard – à la maigreur toute « séminaristique » – au verbe mordant, à la plume drôle mais vinaigrée…

Abitibien de Sainte-Anne de Roquemaure, il était fraîchement arrivé de Madagascar où sa jeune âme de missionnaire laïc l’avait conduit à évangéliser les belles malgaches « aux seins à faire damner les saints » disait un Clément célibataire, montréalais de fin de semaine, décontracté et débonnaire – je vous signale que « débonnaire » est synonyme de Clément, l’adjectif, pas le prénom – prêt à conquérir, après les contrées lointaines, la cité de Laviolette et le tout nouveau cégep du cœur du Québec. Les collègues de l’époque eurent tôt fait d’apprécier les traits dominants de cet homme aux allures nonchalantes, aux airs de poète exilé, à l’humour caustique, grave et recherché parfois désespéré , bref un existentialiste de St Germain-des Prés, à la trifluviennne, un artiste du manifeste du refus global. Personne ne se surprendra que son humour – certains diraient son cynisme ou son ironie avec les nuances de ces mots – dominait déjà, masquant avec beaucoup d’art et de finesse un être chaleureux, sympatique, quelquefois énigmatique. Sous des allures dégingandées se cache à peine un être profond et attachant, un être de dialogue, de conversation intimiste et d’écoute. Oui, cher Clément, Sartre avait raison, tu es ce que tu n’es pas et tu n’es pas ce que tu es !

Les deux premières années furent, si j’osais une métaphore culinaire un peu osée, à peine une mise en bouche, puisque dès 1970, Clément nous quittait pour le Cameroun ayant, tout juste avant le départ, convolé en justes noces avec Marie-Claire Aubin, dont je voudrais saluer ici la présence. À l’époque, Clément justifiait l’abandon de son célibat en disant que le mariage pour les coopérants de l’ACDI garantissait une plus grande honorabilité et respectabilité, pour apporter la savante culture occidentale aux lointaines civilisations africaines !

Clément découvrira une Afrique fascinante, qu’il ne quittera qu’à regret, prenant bien soin de ramener de nombreux souvenirs d’art africain et de fort jolies photos de camerounaises aux seins nus, aux coiffures et tresses sophistiquées qui l’émeuvent encore aujourd’hui et qu’il aura tout le loisir de contempler à satiété, grâce à son statut de nouveau retraité.

Évidemment, je pourrais évoquer mille et une aventures cocasses et coquines racontées par un Clément devenu d’une indolence presque africaine quand il allait faire passer avec ses collègues le bac à Douala, loin du regard des jeunes épouses déjà parties sur les plages européennes.:Si vous souhaitez voir les yeux de Clément briller de ce petit air malin et jouissif, demandez-lui de vous raconter en détails, bien sûr, les longues soirées bien arrosées des « correcteurs célibataires de circonstance ! » dans les bars du port de Douala ! Peut-être le psychanalyste de Clément y verrait-il là un signe avant-coureur de son amour indéfectible pour la correction de copies d’étudiants dans les bars de Trois-Rivières. On dit aussi que ses meilleurs articles drôles et fendants ont été conçus avec quelques brunes et rousses qu’il adore déguster.

En 1975, notre Clément revient, un peu avec ma complicité, à Trois-Rivières, pour tenir au cours des trente ans qui suivent, son rôle de professeur de philosophie au cégep de Trois-Rivières. Durant ces années, le personnage va prendre de la bouteille (sans jeu de mots !) et devenir la terreur des administrateurs craignant ses articles dévastateurs. Il va consolider une réputation bien amorcée en 68. Je laisse à d’autres ce soir le soin de souligner avec plus d’insistance sa brillante carrière de professeur consciencieux, apprécié de ses étudiants savourant surtout son humour sexuellement allusif, disent les plus malins.

D’autres souligneront sans doute son apport discret mais si important dans la dynamique départementale où, sans conteste, il apportait sa fraîcheur vivifianteet salvatrice. En parodiant Marx, qui faisait allusion à la religion, Clément fut « le soupir de l’âme d’un monde parfois sans âme. » Son rôle de « décrispateur « peut-être irritant et agaçant pour certains – le portait tout naturellement à adopter des positions philosophiques de « l’entre deux », qui le caractérisèrent tant. Loin des discussions fiévreuses, crispées ou cassantes, Clément voguait avec calme et sérénité dans son agnosticisme zen, version édulcorée, timide et sécurisante qui rend l’absence de Dieu et de certitudes plus supportable. L’agnosticisme de Clément fut son antidépresseur préféré contre un certain mal de vivre récurrent.

Homme d’humour, homme du milieu, homme du compromis, le portrait de Clément serait incomplet si l’on n’évoquait sa célèbre distraction ( bien sûr corrigée depuis !) – devenue une véritable légende urbaine trifluvienne – qui lui faisait prendre un taxi pour rentrer à la maison alors que sa voiture était dans le stationnement du cégep ou alors oublier Marie-Claire et ses filles au centre les Rivières tout en se demandant une fois rentré à la maison où elles pouvaient bien se trouver… ou encore, qui lui faisait faire, lors d’une visite en Bretagne, quelques dizaines de photos des vieilles pierres de ma maison alors que son appareil n’avait pas de pellicule – (ce à quoi il pourra remédier dès aujourd’hui !). La liste pourrait être longue et juteuse mais je l’écourte pour les besoins de la soirée et les blessures indues qu’elle pourrait causer. Mais, mon cher Clément, je sais que ta sagesse, ton humour, ton esprit zen, ont dépassé chez toi le stade des livres et des théories, ils sont devenus toi. Tout cela te fera sourire grâce à ton exceptionnelle force d’inertie, qui te sied si bien et qui fait que l’on t’aime et t’apprécie à ta juste et grande valeur. Permets-moi , de rappeler, pour rire, une dernière anecdote qui me vient de toi ; elle est, si j’ose dire, si belle et savoureuse, que je ne peux résister au plaisir de la raconter. Un jour, en visite chez le médecin pour un examen de la prostate, tu te retournes candidement après l’examen si célèbre de la glande masculine – et redouté des hommes – en disant sans ambages au médecin « Alors maintenant, on peut se tutoyer ! ». Du Clément à son meilleur, à son meilleur naturel, le Clément libre de tout surmoi freudien.

CONCLUSION

Mon cher Clément, avant d’abuser du temps alloué pour cet hommage, je voudrais conclure avec des mots plus graves et plus essentiels. D’abord te redire mon indéfectible amitié – vieille de trente-sept ans – une amitié têtue comme une bourrique, comme dit le poète. Une amitié, qui, par-delà les aléas ou perturbations nécessaires à sa mise en valeur, est restée vraie. Tu as toujours été là quand les circonstances l’exigeaient et que ta présence était nécessaire. L’amitié, ce n’est pas seulement des mots, des phrases, c’est aussi des actes. Comment ne pas évoquer nos longues promenades de chasse en Abitibi ainsi que tes œuvres d’artiste verrier, scellées à jamais dans ma vieille demeure bretonne ? Comment ne pas évoquer aussi avec émotion et tendresse, ta présence fidèle auprès de Marie-Antoinette,  à Albatros, où tu suspendais tes vitraux à sa fenêtre et où ton humour si spontané la faisait encore rire jusqu’aux derniers jours !

Et puis, même s’il est difficile d’évoquer ces choses-là, comment taire mon admiration pour ton ouverture, ta tolérance, ta candeur, ta jeunesse jusque dans le vieillissement. Je te vois vieillir – non sans une pointe d’envie – avec élégance et classe, tu me réconcilies avec la vieillesse, ce « vaste naufrage » dont parlait le général de Gaulle, cette vieillesse tant appréhendée et parfois si déroutante. Les choix et les expériences nouvelles pour toi ne semblent pas avoir d’âge ! Quelle énergie, quelle fébrilité, quelle libido !

À ces mots, à cette fête, à cet hommage, comment ne pas joindre Marie-Claire, ta fidèle compagne de tant d’années. Soyez tous les deux, à votre manière, comblés pour de nombreuses années à venir. Vous êtes, pour moi, tous les deux, les témoins vivants d’une grandeur et d’une noblesse d’amitié qui se mesure au vide qu’elle crée lorsqu’elle est absente.

Cher Clément, bonne retraite !
Jean-Marie Debays, le vendredi 13 mai 2005