Le 6 mars 2007 est décédé à Paris le sociologue et philosophe français Jean Baudrillard à l`âge de 77 ans des suites d`une longue maladie. Il était germaniste de formation. Ce dernier a porté pendant 40 ans un regard féroce sur la société de consommation, dont il a dénoncé l`insignifiance et prophétisé le déclin. Il a mis en cause la production comme activité rationnelle, et a interprété la séduction du consommateur comme un jeu d`apparences et un défi à l`existence de la production et du désir. Issu de la mouvance de mai 1968, ce penseur de renommée internationale a élaboré une critique radicale des médias, baignée d`humour noir et d`un pessimisme joyeux qu`il a instillé dans une cinquantaine de livres. « Intellectuel dégagé » pour les uns, « fossoyeur des utopies » pour les autres, il est un penseur inclassable, devenu suspect à gauche, capable d`exhumer la pensée réactionnaire du philosophe Joseph de Maistre dans La transparence du mal (1990). Il se voyait lui en résistant et soutenait que « la lâcheté intellectuelle est devenue la véritable discipline olympique de notre temps ».

Il naît le 20 juillet 1929 à Reims (Marne) dans une famille paysanne. Il est marqué par un professeur de philosophie qui l`initie à la « Pataphysique » de l`écrivain Alfred Jarry. En 1948, il gagne Paris, délaissant vite sa classe d`hypokhâgne à Henri-IV pour se tourner vers les études germaniques à la Sorbonne. Il écrit des chroniques littéraires pour Les Temps modernes. De 1960 à 1966, il enseigne l`allemand et traduit Karl Marx, Bertolt Brecht, Peter Weis, Wilhelm E. Mühlmann. Il est également proche des situationnistes de Guy Debord dans les années 1960. Quittant l`enseignement secondaire, il opte pour la philosophie politique et entreprend une thèse de doctorat de troisième cycle en sociologie urbaine. Au même moment, il suit les cours de Roland Barthes à l`École Pratique des Hautes Études. En 1967, il obtient son doctorat dont la thèse donne lieu à la publication de son premier ouvrage Le système des objets qui paraît chez Gallimard à la fin de l`hiver 1968. Ce livre est une charge véhémente contre la société de consommation qui restera d`ailleurs l`une de ses cibles de prédilection. Étudiant en sociologie, il soutient sa thèse devant un jury composé de Roland Barthes, Pierre Bourdieu et Henri Lefebvre qui en fait son assistant à Paris-X-Nanterre.

À partir de 1966, il enseigne la sociologie à l`Université de Nanterre. En 1973, il publie Le miroir de la production qui signe sa rupture avec le marxisme. Il s`éloigne ensuite du marxisme et poursuit ses recherches en franc-tireur. Il croit, en effet, que « les masses » ne sont plus les victimes de l`ordre social, mais les complices de cet ordre qui les enrichit, à cette époque des « Trente Glorieuses » finissantes. Plus encore, il tourne en dérision la prétention de la gauche unie de changer la vie et celle des intellectuels de peser sur les choix politiques. En 1986, un voyage aux États-Unis lui inspire son livre Amérique. Le 20 mai 1996, il publie un article très controversé sur l`art contemporain dans le journal Libération. Photographe à l`oeuvre reconnue, sa première exposition a lieu à la Maison Européenne de la Photographie en 2000, à Paris. Fuyant les médias qu`il s`évertue à décortiquer, il consacre en 2001 dans Libération plusieurs chroniques à l`émission « Loft Story ». Il aime également réfléchir sur l`art, comme le prouvent Le complot de l`art ou encore Les Objets singuliers : architecture et philosophie. Dans les dernières années de sa vie, il s`intéresse à tout ce qui fait l`actualité et les attentats du 11 septembre 2001 lui inspirent Requiem pour les Twins Towers (2002), L`esprit du terrorisme (2002), Le Pacte de lucidité et l`intelligence du mal (2004).

Il fut l`un des créateurs de la revue Utopie (1967-1980) et a été directeur scientifique à l`Université de Paris-IX-Dauphine (1986-1990). Il fut aussi co-fondateur avec Paul Virilio du comité de rédaction de la revue CNAC Pompidou, Traverses. Acteur du Collège de pataphysique en 2001, il était aussi membre de l`Institut de recherche sur l`Innovation sociale au CNRS. Proche de Roland Barthes, sa philosophie, fondée sur la critique de la pensée scientifique traditionnelle, développe des idées fondées sur la simulation et la séduction. Théoricien du concept de la « disparition de la réalité » d`un monde qui bascule dans le virtuel, le philosophe se décrivait comme un « désillusionniste ». Parfois qualifié de « nihiliste », ce philosophe sans concession a souvent soulevé la polémique.

Auteur d`un cinquantaine d`essais, il a notamment publié La société de consommation (1970), Pour une critique de l`économie politique du signe (1972), L`échange symbolique et la mort (1976), Oublier Foucault (1977), L`effet Beaubourg (1977), De la séduction (1979), Simulacres et simulation (1981), Les stratégies fatales (1983), La Gauche divine (1984),  La guerre du Golfe n`a pas eu lieu (1991), Le crime parfait (1995), Pataphysique (2002), Cool Mémories (1987-2005), Les exilés du dialogue (2005) avec Enrique Valiante-Noailles.

Célèbre dans le monde entier, et tout particulièrement en Amérique du Nord, il a contribué au rayonnement de la pensée française. En effet, il fait partie de ces intellectuels français (avec Derrida) qui, dans les années 80-90, font référence sur les campus américains. À l`origine de thèses le plus souvent dérangeantes, et tout particulièrement en ce qui concerne la société de consommation, il s`est éteint sans jamais avoir renoncé à faire entendre sa voix et en ayant marqué le siècle comme un philosophe de la modernité. Il restera comme un observateur critique et parfois dérangeant de la société de consommation et des mécanismes d`un monde ultra technicisé. Il a été enterré mardi, le 13 mars 2007 au cimetière du Montparnasse à Paris.