Le nouvel Observateur, Hors-Série, no. 66 (Juillet-Août 2007), 83p. [7.75$]

Dossier « Le vrai Machiavel »

Cet Hors-Série est sous le direction de Sandrine Hubaut, rédactrice en chef adjointe. Elle souligne que l`ambition de ce numéro vise à « présenter son  » vrai  » visage; non pas au sens où il s`agirait d`imposer au lecteur une nouvelle interprétation, moins scandaleuse, de son oeuvre, mais afin au contraire de restituer celle-ci dans toute son originalité » (p.5). Le numéro comprend une vingtaine d`articles (dont neuf signés par des philosophes) regroupés en trois parties : 1. Du bon usage de Machiavel, 2. Le penseur du conflit, 3. Aux sources de l`humanisme. Nous passons en revue ci-après, la contribution de cinq philosophes à propos de la Première partie.

Pour Thomas Berns, professeur de philosophie à l`Université libre de Bruxelles, Machiavel est l`inventeur de la Realpolitik : « L`art politique consiste non pas en une visée de l`idéal mais dans une pesée lucide des possibilités propres à chaque situation, ce qui permet de rabattre le juste sur le nécessaire. L`ordre des priorités s`inverse donc : la pesée des effets de l`action supplante l`analyse philosophique des fondements. Voilà le véritable renversement produit par ce regard pragmatique sur la politique » (p.15). Pour sa part, Thierry Ménissier, maître de conférences de philosophie politique à l`Université Pierre Mendès France-Grenoble-II, rappelle que Machiavel a influencé les théories fondatrices de la démocratie moderne : « Tandis que Montesquieu se méfie de toutes les formes de machiavélisme, à commencer par celles qui concernent la séduction qu`un despote est capable d`exercer sur la foule, il reprend du Florentin l`idée selon laquelle il n`y a que le pouvoir qui puisse arrêter le pouvoir » (p.25). De son côté, Michel Senellart, professeur de philosophie à l`École normale supérieure des Lettres et Sciences humaines de Lyon, mentionne que « Ce dont le prince doit se déprendre pour s`adapter au cours mouvant des choses, ce ne sont pas seulement, quand la nécessité l`exige, les vertus acquises par l`éducation, mais aussi, et plus profondément, sa propre nature qui le lie à certaines manières d`agir. On touche ici à un point extrême : la virtù n`implique pas seulement l`éclatement du sujet moral, qui doit savoir être et ne pas être bon selon les circonstances, mais la dissolution même du sujet naturel, qui, pour échapper à la répétition à laquelle le condamnent ses habitudes, est voué au jeu d`une métamorphose indéfinie » (p.29).

D`après Yannis Constantinides, professeur de philosophie à l`Espace éthique de l`AP/HP, si Machiavel accorde de l`importance à la révolte des Ciompi, c`est qu`elle illustre « la nécessité d`agir sans tergiverser, lorsqu`il n`y a plus d`autre choix que de vivre libre ou de s`abandonner au sort contraire » (p.32). Enfin, pour Gérald Sfez, professeur de philosophie en Première supérieure, lycée Masséna à Nice, Machiavel nous apprend que le rapport politique consiste dans l`opposition de deux humeurs : « l`humeur de dominer et d`opprimer, d`une part, et celle de vouloir ne pas être dominé ni opprimé, expression de la liberté » (p.35).

Citation :

« Tout le monde voit ce que vous paraissez; peu connaissent à fond ce que vous êtes, et ce petit nombre n`osera point s`élever contre l`opinion de la majorité, soutenue encore par la majesté du pouvoir souverain. Au surplus, dans les actions des hommes, et surtout des princes, qui ne peuvent être scrutées devant un tribunal, ce que l`on considère, c`est le résultat.Que le prince songe donc uniquement à conserver sa vie et son État : s`il y réussit, tous le moyens qu`il aura pris seront jugés honorables et loués par tout le monde »   (Machiavel, Le Prince, chap. XVIII)