Il n’y aurait aucun sens à remettre radicalement en cause la valeur de la science moderne : pensons seulement à ce que la médecine est devenue sous son impulsion. S’ensuit-il pour autant qu’on doive adhérer à l’idéologie scientiste ? Est-il exact que la physique et la biologie constituent les seules voies d’accès à des vérités concernant les êtres naturels dans le monde ? Y a-t-il d’un côté des sciences rationnelles et de l’autre des philosophies de la nature dénuées de toute valeur cognitive ? Pour comprendre les débats actuels sur le dessein intelligent ou l’idée de téléologie, il faut tenter de répondre à ces questions.

La science et la technique forment le fait culturel dominant de notre époque. Voilà sans doute pourquoi, de manière spontanée, la plupart des gens souscrivent au scientisme. Au siècle dernier, d’éminents penseurs comme Bergson, Heidegger et Gadamer ont voulu étendre notre horizon de compréhension de la vérité et de la nature.

Dans le contexte actuel d’une foi qui doute de son caractère rationnel et même raisonnable, qui s’est détachée de la tradition thomiste, le cardinal-archevêque de Vienne Christoph Schönborn a fait paraître dans les dernières années quelques articles à forte teneur philosophique qui veulent souligner les limites des interprétations unilatéralement réductionnistes et matérialistes des théories scientifiques. En s’appuyant sur la philosophie aristotélicienne de la nature — surtout sur les notions de forme et de cause finale –, il a brillamment montré, dans un numéro récent de la revue First Things, que la raison elle-même exige un dépassement, un surmontement du dogme scientiste, source d’intolérance et d’absolutisme.

Que l’on me permette ici de jeter, par le moyen d’une analogie, un éclairage sur la position de C. Schönborn susceptible de la rendre plus acceptable aux esprits épris de culture. Nul doute que la philologie connaît les langues anciennes et que cette connaissance possède tous les caractères de scientificité souhaitables : la découverte de lois phonétiques qui régissent l’évolution morphologique des mots en fournit la preuve. Mais qui oserait nier que les grands écrivains hellènes et romains connaissaient eux aussi le grec et le latin, même si leur savoir ne ressortissait pas à la linguistique ? Faisons un pas supplémentaire. Le grand écrivain, qui maîtrise son idiome et qui baigne en lui, ne connaît-il pas la langue plus profondément que le linguiste ? Je crois que ce dernier le reconnaîtrait volontiers, tant la chose est évidente. Placés devant la nature, le physicien et le biologiste ressemblent au linguiste : il y a une parfaite extériorité de ces scientifiques par rapport à leurs objets d’enquête ; le penseur lui connaît la nature d’une manière intime : il est semblable au poète qui s’immerge dans une langue. Si cette analogie a quelque valeur, il faut concéder que le philosophe a une vision autre de la nature qui possède une valeur cognitive authentique et qui donne donc accès au vrai. À des fins de maîtrise et de domination calculatrice d’objets découpés dans le monde, la science moderne a fait ses preuves ; toutefois, s’il s’agit de contempler la physis, ou de comprendre ce qui rend le tout du réel… réel et connaissable par la raison, une philosophie de la nature comme celle d’Aristote recèle une profondeur incomparable et incontournable.

La question de la finalité dans la nature suscitera de vifs débats tant qu’il y aura des adversaires du scientisme et du réductionnisme. Les interventions de C. Schönborn, toujours nuancées et bien informées, méritent l’attention de tous les esprits libres. Souhaitons que cet aristotélisant audacieux, que cet homme doué d’une pensée tonique ait tout le loisir d’écrire un livre qui nous permettrait de mieux connaître ses idées sur la difficile question des rapports entre foi et raison.

Pour lire l’article de Christoph Schönborn, cliquez ici.