Comme le soleil, l’arbre de la philosophie donne son fruit à qui veut.  Mais à la différence du soleil, il ne suffit pas de se tenir en dessous pour en profiter!

Cafés philosophiques et autres organismes pompant le nectar philosophique de la tradition connaissent depuis quelques années maintenant un engouement de bon aloi.  On ne peut être contre la promotion  in extenso de l’art de penser, d’exercer la pensée critique au sujet des problèmes fondamentaux de la vie, de la culture et de la pensée elle-même.  Après tout, il en va, à ce sujet, de la saine gouvernance de l’existence tant individuelle que collective.

Certaines revues, parfois de renom, y ont vu un filon à exploiter.  Il est maintenant rare de ne pas trouver sur les tablettes de notre marchand de revues un ou deux titres par mois mettant en vedette tel ou tel philosophe ou tel ou tel élément de la pensée philosophique. On engrange son grain comme on peut, et, ma foi, si cela peut aussi servir l’art de penser, eh bien pourquoi pas!

Mais il y a tout de même des limites à faire de Platon un « intime », quelqu’un qu’on peut croire légitime de « fréquenter » suite à la lecture de trois paragraphes et de deux questions (avec réponses assorties) sur un sujet « vendable ».  À ce jeu, on risque de produire l’effet contraire de celui recherché.  De la pensée ultra synthétisée au catéchisme il n’y a qu’un pas, quantique, c’est dire petit….

Le Magazine littéraire annonçait il y a quelque temps un dossier sur les grandes querelles entre philosophes.  J’estimais alors que le projet sentait mauvais.  On confrontera, me disais-je, Platon et Aristote au sujet du mode d’existence des formes, c’est sûr.  Imaginez-vous dans le Centre Bell  et écoutez  la voix tonitruante de l’annonceur-maison: « dans le coin gauche Platon et l’existence per se des formes et dans le coin droit Aristote et l’existence in re des mêmes formes….  C’est du plus bel effet, mais cette querelle perd tout son sens dans une telle présentation.  Le lecteur non averti terminera  sa lecture et passera  à un autre sujet avec son Platon portable sous le bras et s’en ira voir comment Spinoza a pu rosser Descartes ou comment Bernard de Clairvaux suggère de lyncher Abélard.   Il aura ainsi fait l’économie de la nécessaire conversion à laquelle le père des formes ne cesse d’appeler pour ne serait-ce que commencer à y comprendre quelque chose.  Cela sent trop bon la consommation pour ne pas éveiller le soupçon.  L’idée du Magazine littéraire est géniale, mais dangereuse.  Les querelles entre philosophes auraient dû bénéficier d’une présentation plus prudente.

Je ne souhaite pas m’inscrire en faux contre l’œuvre de vulgarisation en philosophie, car là, comme ailleurs, elle m’apparaît essentielle.  Dans certains cas, elle aura même produit des chefs-d’œuvre.  Je pense notamment au très bel ouvrage de Luciano De Crescenzo sur les penseurs grecs.  Je ne veux pas non plus dénoncer le travail des éditeurs de revues.  Je crois que souvent leurs propos sont justes et atteignent des cibles honorables. Mais en philosophie les choses ne sont pas toujours aisément « CNNisables ».