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Pierre Lemay a enseigné la philosophie au Cégep de Trois-Rivières de 1977 à 2014, année de sa retraite. Il a été adjoint au coordonnateur du Département de Philosophie du Cégep de Trois-Rivières en 1980-81. Il est membre-fondateur de la Société de Philosophie du Québec (SPQ) en 1974. Il fut également archiviste-adjoint de la SPQ en 1981 et 1982 et membre du Comité de rédaction du Bulletin de la SPQ de 1981 à 1984. Il est aussi membre-fondateur de la Société de Philosophie des régions au coeur du Québec en 2017. De plus, il est membre de l`Institut d`histoire de l`Amérique française depuis 1993 et membre de la Corporation du Salon du livre de Trois-Rivières depuis 2015. Il collabore à PhiloTR depuis sa création en 2004.

C`est du 23 janvier au 13 février 2008 qu`aura lieu la représentation de la pièce Les Justes d`Albert Camus au Théâtre Denise-Pelletier, à Montréal. La mise en scène est confiée au cinéaste André Melançon. La pièce met en vedette Maxime Denommée dans le rôle d`Ivan Kaliayev, Jacinthe Laguë dans celui de Dora Doulebov, l`amante de Kaliayev et Philippe Lambert interprétant Stepan Federov. L`événement se tiendra dans la grande salle de l`ancien cinéma Granada. André Melançon en est à sa deuxième incursion au théâtre, avec l`adaptation, il y a quelques années à peine, de la pièce La Promesse de l`aube (1960) de l`écrivain français Romain Gary (1914-1980) à l`Espace Go. Pour lui, le texte de Camus semble gagner chaque année davantage en actualité. En effet, même si l`action des Justes se passe dans la Russie du tout début du siècle dernier, la pièce soulève des questions toujours pertinentes : jusqu`à quel point peut-on épouser une cause ? L`idéal politique et social peut-il renier la vie ? Peut-on commettre des gestes destructeurs dans le seul but de défendre une idée ? Comme on peut le voir, ce sont là des questions qui résonnent encore à la une des journaux (Bosnie, Rwanda, Tchétchénie, Afghanistan, Iraq, Beslan en Ossétie du Nord), surtout depuis le 11 septembre 2001. Pour Melançon, la force de Camus, c`est de poser des questions sur la vie, sur l`engagement. De sorte que c`est non seulement pertinent philosophiquement, mais on se sent concerner par différents éléments, affirme-t-il. Melançon a ancré sa mise en scène dans la réalité moscovite de 1905, elle est très conventionnelle, juge-t-il. Seuls écarts par rapport au texte original et didascalies originales : un prologue. Écrit par ses soins, pour expliquer ce contexte. Et aussi, l`apparition sur scène de la bombe, absente chez Camus.

Il s`agit d`une pièce en cinq actes (dans trois lieux) et en prose de l`écrivain français Albert Camus (1913-1960). Ce dernier parle pour la première fois en juin 1947, dans ses Carnets, d`une pièce qui prendra place dans le cycle de la « révolte ». Il l`appelle d`abord La Corde et y travaille en même temps qu`à L`Homme révolté (1951). Finalement intitulée Les Justes, elle est créée à Paris au Théâtre Hébertot le 15 décembre 1949 dans une sobre mise en scène de Paul Oettly avec, notamment Serge Reggiani (Kaliayev), Maria Casarès (Dora) et Michel Bouquet (Stepan). Des articles élogieux de Jacques Lemarchand (Combat), Guy Dumur (La Table ronde) et Henri Gouhier (La Vie intellectuelle) et 190 représentations consécutives attestent de son succès à l`époque. Par contre, si la distribution est unanimement célébrée, les choix dramaturgiques de Camus suscitèrent de sérieuses réserves, notamment de Gabriel Marcel (Les Nouvelles littéraires) et de Jean Mauduit (Études). 

Elle est publiée chez Gallimard en 1950. La même année, Giorgio Strehler l`a montée au Piccolo Teatro de Milan. Parmi les représentations significatives, mentionnons celle du Théâtre de l`Œuvre en 1966 due à Pierre Franck avec Denis Manuel et Danielle Delorme, et celle du Théâtre national de l`Odéon en 1985 dont Jean-Pierre Miquel assurait la mise en scène. La pièce ne cesse d`être jouée en Allemagne, aux États-Unis, en Belgique, en Finlande et en Afrique du Sud, avec le soutien d`André Brink. Si bien que chaque reprise lui donne de nouvelles résonances dans l`actualité.

Cette œuvre s`inspire d`un événement historique, soit l`assassinat le 4 février 1905 du grand-duc Serge (oncle du Tsar Nicolas II), à Moscou, par des terroristes du parti socialiste-révolutionnaire. Pour leur part, les marxistes, eux, préféraient la lutte des classes sous forme de grèves au lieu du terrorisme individuel. D`après Camus, la haine qui pèse douloureusement sur ces êtres révoltés, est devenue aujourd`hui un système confortable. Sur ce constat, s`amorce la critique du dogmatisme révolutionnaire que l`auteur dénoncera dans L`Homme révolté.

Résumé

Acte 1 :   L`action se déroule à Moscou en 1905. Un petit groupe de socialistes révolutionnaires projette un attentat contre le grand-duc Serge. Malgré les remontrances de leur chef Boris Annenkov, Stepan (personnage inspiré par Bakounine), qui revient du bagne, prépare néanmoins l`attentat avec Dora et Kaliayev, surnommé « le Poète ». Ce dernier tient à se sacrifier en jetant la première bombe.

Acte 2 :   Le grand-duc étant accompagné de la grande-duchesse et de deux enfants : le neveu et la nièce du grand-duc, Kaliayev n`a pas lancé la bombe, ce que Stepan lui reproche.

Acte 3 : Kaliayev et Dora s`avouent une foi en leur amour qui dépasse leur lutte commune; puis, contre le grand-duc qui est seul, Kaliayev exécute sa mission et lance la bombe.

Acte 4 : En prison, il reçoit la visite du chef de la police Skouratov qui lui propose la grâce en échange de la dénonciation de ses complices, puis celle de la grande-duchesse Élisabeth, qui veut sauver l`âme du condamné.

Acte 5 : Dora écoute le récit de l`exécution de Kaliayev que fait Stepan. La prochaine fois, c`est elle qui jettera la première bombe.

Comme on vient de le voir, la pièce met en scène la préparation de l`attentat et montre le drame de la conscience de ces terroristes dont la vision du monde s`oppose autant à l`immobilisme de ceux qui se satisfont de l`injustice régnante, qu`au cynisme de ceux qui s`autorisent à tuer ou à faire tuer sans le moindre remords, au nom d`une idée, et sous le couvert d`une justice qui reste abstraite. Tout au long de la pièce, Camus tente d`opposer diverses conceptions de l`action violente. D`un côté, le « meurtrier délicat », incapable de tuer le grand-duc si des enfants se trouvent dans sa calèche. De l`autre, Stépan, le révolutionnaire « dur », prêt à toutes les violences afin que s`instaure plus vite l`ère nouvelle.

Camus pose donc ici de difficiles questions : Tout est-il permis ? La fin justifie-t-elle les moyens en matière de justice ? Bref, il suggère que l`éthique doit former la politique. À chacun, maintenant, d`y répondre…

Extraits (Acte I)

Stepan : « La liberté est un bagne aussi longtemps qu`un seul homme est asservi sur la terre.» (p.17)

Voinov : « J`ai compris qu`il ne suffisait pas de dénoncer l`injustice. Il fallait donner sa vie pour la combattre. » (p.25)

Kaliayev : « Mourir pour l`idée, c`est la seule façon d`être à la hauteur de l`idée. C`est la justification » (p.38)

(Ces extraits proviennent du texte publié aux Éditions Gallimard dans la collection « Folio, no. 477, en 2004)

Éditions

Son œuvre, qui comprend une trentaine de livres, est faite d`essais philosophiques, de nouvelles, de romans et de pièces de théâtre. Elle est traduite en une quarantaine de langues. Il fait partie de ces écrivains et romanciers qui, dans l`entre-deux-guerres, alors que les valeurs sont instables, s`engagent sur la voie de la réflexion sociale, psychologique, religieuse et philosophique. En effet, l`héroïsme de Camus consiste à dépasser le constat de l`absurdité de la condition humaine et à adopter une éthique de l`admiration pour l`homme et le monde. Sa philosophie se rattache à l`existentialisme. Aujourd`hui, que reste-t-il de Camus ? Assurément, quelqu`un qui a osé se questionner et par le fait même forcé, par ses écrits, ses contemporains à en faire autant, alors que d`autres offraient des dogmes qu`ils affirmaient comme des vérités. À mes étudiants, je dis qu`il faut, à notre tour, entreprendre et renouveler cette démarche. Les éléments bibliographiques suivants devraient les y aider :

  1. Camus, Albert, Les Justes, dans Théâtre, Récits, Nouvelles. Édition de Roger Quilliot, Préface de Jean Grenier. Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1962. 2128p.
  2. Camus, Albert, Les Justes. Paris, Gallimard, coll. « Folio, no. 477 », 2004. 150p.(chez Gallimard : collection blanche, 1950. 216p.; collection Soleil, 1966. 216p.; collection « Folio, no. 477 »,1973. 160p.)

De plus, la bibliothèque du Cégep de Trois-Rivières dispose d`une vidéocassette (120 min) intitulée Les Justes dont la mise en scène est assurée par Roger Hanin et la réalisation confiée à Philippe Ducrest. Le document fut édité à Paris par la Société nationale de télévision française, en 1985. La cote est 792.9.J96d. On peut également consulter le dossier « Albert Camus » publié dans le Magazine littéraire, no. 276 (avril 1990), p.18-53 ainsi que le section « Biographie » dans Philosophie Magazine, no. 15 (déc. 2007-jan. 2008). p. 56-65.

Études

  1. Béretta, Alain, Étude sur Albert Camus : Les Justes. Paris, Ellipses-Marketing, coll. « Résonances », 1999. 94p.
  2. Bouchez, Madeleine. Les Justes. Paris, Hatier, coll. « Profil d`une oeuvre,no.47 », 1974. 79p.
  3. Gay-Crosier, Raymond. Les Envers d`un échec. Étude sur le théâtre d`Albert Camus. Paris, Minard, coll. « Bibliothèque des lettres modernes,10 »,1967. 296p.
  4. Weyembergh, Maurice. Albert Camus ou la mémoire des origines. Bruxelles, De Boeck Université, 1998. 244p.

Repères biographiques

Albert Camus naît le 7 novembre 1913 à Mondovi (auj. Deraan) en Algérie, alors colonie française. Par son père,il appartient à une famille alsacienne venue, en 1871, se réfugier en Algérie, après le désastre de la guerre franco-prussienne. Il perd très tôt son père, Lucien, ouvrier caviste dans une exploitation vinicole, tué à la Guerre de 1914 lors de la bataille de la Marne. Sa mère, Catherine Sintès, une jeune servante d`origine espagnole (majorquine) ne sait ni lire ni écrire et s`exprime avec difficulté. Il passe une enfance très pauvre à Alger, dans le quartier populaire de Belcourt. En 1918, il entre à l`école communale d`Alger. Un instituteur, Louis Germain, le remarque et le présente au concours des bourses. Camus lui dédiera le Discours de Suède (1957) prononcé lors de la réception du Prix Nobel.  De 1923 à 1930, il poursuit, comme boursier, des études au lycée d`Alger. Il entreprend alors des études de philosophie sous la direction d`un maître qui restera son ami : Jean Grenier (1898-1971). Par l`intermédiaire de ce dernier, il entre en correspondance avec l`écrivain Max Jacob (1876-1944). En 1932, il publie quatre articles dans la revue Sud. En 1934, il obtient ses certificats de psychologie et d`études littéraires classiques; il épouse Simone Hié dont il divorce en 1936.

De 1934 à 1937 (année de son exclusion pour avoir signé en mai un manifeste), il adhère au parti communiste où il est chargé de la propagande dans les milieux musulmans. De 1934 à 1938, il anime une équipe de comédiens amateurs. En 1935, il occupe le poste de co-directeur à la Maison de la Culture, sous contrôle communiste. En 1936, il obtient son diplôme d`études supérieures sur « Les rapports de l`hellénisme et du christianisme à travers les oeuvres de Plotin et de saint Augustin ». La même année, il fonde le Théâtre du Travail où il assume des fonctions d`acteur, de metteur en scène et d`adaptateur. En mars 1936, il va juger lui-même de la situation politique en Europe centrale; il continue à diriger, avec d`autres, la Maison de la Culture à Alger. En 1937, il publie son premier recueil d`essais L`Envers et l`Endroit; mais la tuberculose l`empêche de passer l`agrégation de philosophie et de poursuivre une carrière dans l`enseignement. Il va alors se reposer, en France, à Embrun, près de Gap, dans les Hautes-Alpes. En octobre 1937, de retour à Alger, il retrouve sa situation de journaliste et aide à fonder le Théâtre de l`Équipe (en remplacement du Théâtre du Travail). En 1938, il devient le collaborateur de Pascal Pia au journal Alger-Républicain. Il y rend compte des faits divers, écrit des articles sur les procès politiques algériens, et est aussi chargé de la chronique littéraire. C`est là qu`il écrit un implacable réquisitoire contre le colonialisme : Misère de la Kabylie. Il y écrit également un élogieux article sur La Nausée (1938) de Sartre. La même année, il écrit Noces et visite l`Espagne, la Tchécoslovaquie, l`Italie puis gagne la France en 1939. Lorsque la guerre éclate, il tente de s`engager, mais il est réformé pour raison de santé. En 1940, il se remarie avec Francine Faure, la mère de ses deux enfants : Catherine et Jean. Arrivé à Paris au début de 1940, il travaille comme secrétaire de rédaction à Paris Soir; en décembre, il démissionne du journal et rentre en Algérie. Après l`armistice de 1940, il vit d`abord en Afrique du Nord où il écrit son roman L`Étranger. En 1941, installé à Oran avec sa famille, il fait un peu d`enseignement dans une institution privée. En 1942, il s`engage dans la Résistance, collabore au journal clandestin Combat et fait paraître un roman L`Étranger et un essai philosophique Le Mythe de Sisyphe. Ces deux derniers ouvrages firent de lui un écrivain majeur de sa génération. Pendant la guerre, le mouvement de résistance « Combat », qui publie un journal clandestin, le délègue à Paris en 1943. En juin de la même année, il assiste à la première des Mouches et rencontre Jean-Paul Sartre (1905-1980).

À la Libération, dès août 1944, il devient rédacteur en chef du journal Combat (dont la devise est « de la Résistance à la Révolution ») jusqu`en 1946. À ce titre, il s`élève, dans ses éditoriaux, contre les bombardements atomiques de l`aviation américaine sur Hiroshima et Nagasaki en août 1945. À partir de cette date, il formule la notion de « journalisme critique » et préconise une déontologie stricte. De sorte que ses éditoriaux flamboyants en firent un des guides moraux de la France libérée. En 1944, il publie Caligula (terminé en 1938) et Le Malentendu. Dès 1945, il rejette catégoriquement l`étiquette existentialiste même si dans un premier temps, il fut amalgamé ou comparé à Sartre. En 1946, il effectue une tournée de conférences aux États-Unis. En octobre 1946, il se brouille avec Maurice Merleau-Ponty  (1908-1961) à propos de son article Le Yogi et le prolétaire dans lequel Camus voit une justification des procès de Moscou. Dès 1947, il abandonne le journalisme pour se consacrer uniquement à la littérature. La même année, son roman La Peste obtient le Prix des Critiques; il y présente une peinture allégorique de la condition humaine. En 1948, il crée la pièce L`État de siège. En 1949, il souscrit à l`appel lancé en faveur de communistes grecs condamnés à mort; pendant l`été, il séjourne en Amérique du Sud. En 1951, son essai philosophique L`Homme révolté est suivi de sa rupture définitive avec Sartre (devenu le chantre du stalinisme) en août 1952, à propos de la place attribuée au communisme. L`Homme révolté est donc la cause d`un grave désaccord avec Sartre et le groupe des Temps modernes qui n`admettent pas sa conception métaphysique de la révolte. La même année, il dépose un témoignage à décharge au procès de militants algériens.  En novembre 1952, il démissionne de l`UNESCO à cause de l`admission de l`Espagne franquiste. Journaliste pour L`Express (journal progressiste de gauche et anti-colonialiste), entre juin 1955 et février 1956, il couvre le conflit algérien, rencontrant l`incompréhension des partisans de l`indépendance comme des Français d`Algérie. En 1956, il publie La Chute; il lance un appel pour une trêve en Algérie. En 1957, il publie un essai en collaboration avec l`écrivain hongrois Arthur Koestler (1905-1983) intitulé Réflexions sur la peine capitale. Le 17 octobre 1957, l`Académie suédoise lui décerne le Prix Nobel de littérature « pour son importante œuvre qui met en lumière les problèmes se posant de nos jours à la conscience humaine ». Dans son Discours de Suède (1957), il médite sur les obligations de l`artiste dans la communauté humaine. En 1958, il publie La Chute et des nouvelles groupées dans L`exil et le Royaume. La même année, il acquiert à Lourmarin, dans le Lubéron, une maison où il se retire. En 1959, il adapte Les Possédés (1871) de Fedor Dostoïevski (1821-1881). En décembre 1959, deux semaines avant son décès, il déclare au cours de sa dernière interview : « Je me pose les mêmes questions que se posent les hommes de ma génération…» Le 4 janvier 1960, il meurt dans un accident d`automobile, près de Villeblevin dans l`Yonne, laissant son roman Le Premier Homme (édition posthume, 1994), à l`état d`ébauche. Au moment où la mort le surprend, en pleine gloire, il dirigeait chez Gallimard (où il était entré comme lecteur dès 1943), la collection « Espoir ».

Info. : www.denise-pelletier.qc.ca

N. B. : Ce dossier s`adresse d`abord à mes étudiants dans le but de les inviter à lire ou à voir la pièce. En effet, Les Justes posent une vraie, une grande, une terrible question : Peut-on tuer pour une cause ? À notre avis, il serait inopportun de se dérober à pareille interrogation. D`ailleurs, encore aujourd`hui, tout nous y conduit. Certes, il n`est pas aisé ni évident de savoir qui a raison ou qui a tort. Néanmoins, cette démarche a l`avantage d`amener chacun de nous à réfléchir sur son propre système de valeurs. Voilà le défi, voilà l`urgence ! Comme le texte parle des limites du terrorisme et de l`action politique, puissent-ils y trouver matière à réflexion et à débat ! La lucidité, la dignité et la paix sont à ce prix.