Le 30 juillet 2008 est décédé à Stains (Seine-Saint-Denis), le philosophe et sociologue français Georges Lapassade à l`âge de 84 ans. Il fut l`une des grandes figures de la psychosociologie, de l`ethnologie et de la pédagogie. Il fut un infatigable agitateur  » antimandarinal  » de l`institution universitaire, toujours du côté des étudiants (surtout contestataires) plutôt que de sa hiérarchie ou même de ses pairs. Penseur de l`éducation, il fut avec le sociologue français René Lourau (1933-2000) l`un des fondateurs de l`analyse institutionnelle, au sein de laquelle il impulsa une énergie toute particulière au mouvement de la pédagogie institutionnelle, faisant de son lieu de travail et d`enseignement un véritable laboratoire interne de sa recherche même. Comme professeur de sociologie, il s`est intéressé à la notion d`identité, à l`autogestion pédagogique, à l`analyse des groupes, à la transe et aux rites de possession. Il fut le premier sociologue français à avoir travaillé sur le rap ainsi qu`à publier sur les jeunes de banlieue. Par la suite, il se penchera sur les phénomènes d`états modifiés de conscience. Créateur polyvalent, il avait su exister comme il pensait, soit créer entre ses actes et ses prises de parole une concorde.

Il naît le 10 mai 1924 à Arbus (près de Pau, Pyrénées-Atlantiques), dans le Béarn. Il est issu d`une famille modeste de tradition laïque et socialiste; son père était artisan. Enfant, il fréquente le mouvement des Auberges de jeunesse où il développe ses talents de musicien : il joue de la guitare, du piano, de l`accordéon et chante le répertoire de Trenet, Mariano. Il est instituteur béarnais pendant deux ans, puis poursuit des études de philosophie qui lui donnent l`occasion de vivre de l`intérieur l`existentialisme, la phénoménologie. Dans les années 1950, il s`investit dans les mouvements d`avant-garde à Saint-Germain-des-Prés. En 1953, il devient agrégé de philosophie. Dans les années 1958-1968, son action en milieu étudiant a un rôle non négligeable dans le surgissement des événements de Mai 68. En 1960, il dirige un numéro de la revue Arguments sur la bureaucratie. En 1962, il est docteur ès lettres. En 1963, il joue un rôle important dans le tournant « gauchiste » de l`UNEF (Union nationale des étudiants de France). La même année, il publie, aux Éditions de Minuit, son premier livre issu de sa thèse de doctorat, L`entrée dans la vie (Éd. de Minuit,1963; UGE,1972; rééd. Anthropos,1997) qui porte sur la néoténie, l`inachèvement constitutif de l`homme à sa naissance, et jusqu`à sa mort, faisant de son éducation un processus continu et infini, de l`âge adulte une chimère indéfiniment repoussée. Ce livre a eu une importance philosophique certaine. De fait, il a joué un rôle dans l`émergence de la loi de 1971 sur l`éducation permanente. Parallèlement, il travaille au CNRS (Centre national de la recherche scientifique), entre autres avec C. Faucheux, et s`intéresse à la psychosociologie américaine – notamment au « Sociodrame » du psychosociologue américain d`origine roumaine Jacob Levy Moreno (1892-1974). En 1965, un poste à l`université de Tunis le conduit à s`intéresser aux phénomènes liés à la transe, et lui fait découvrir les objets et méthodes de l`ethnologie.

Dès 1966, il est maître-assistant de sociologie à l`université de Tours. En 1966, il publie, chez Gauthier-Villars, Groupes, organisations, institutions (5e éd., Anthropos, 2006). Dans cet ouvrage théorique fondateur de l`analyse institutionnelle, il dénonce l`inertie et le conformisme des appareils bureaucratiques tout en essayant de penser les conditions de leur « révolution permanente ». Ce livre s`inscritdans le « mouvement des groupes »qui se développe alors en France. Ainsi, à la montée du phénomène bureaucratique. Lapassade oppose une alternative soit celle du mouvement des groupes et l`autogestion pédagogique. En 1968, il participe activement à l`occupation de la Sorbonne et fonde le CRAC (Comité révolutionnaire d`agitation culturelle). Le 10 mai 1968, il obtient les palmes académiques. Après 1968, ses recherches s`organisent autour de quatre axes qui constituent des moments de sa « personnalité multiple » : le psychosociologique, l`ethnologique, le sociologique et la question de l`implication. En 1969, la publication de Procès de l`Université (Belfond), lui vaut d`être invité au Québec pour appliquer ses théories à l`université de Montréal. En 1971, il effectue un bref passage au Front homosexuel. À partir de 1971, il est professeur de sciences de l`éducation à Paris-VIII (Vincennes puis Saint-Denis). Il est également professeur d`anthropographie maghrébine à l`Institut d`ethnologie de Jussieu (Paris-VII). Depuis 1969, ilpublie de très nombreux travaux sur la culture populaire d`Essaouira et de sa région (Regards sur Essaouira, Traces du présent,2000), notamment sur les gnaouas, leur musique et les rituels de possession qui s`y rattachent, phénomènes médiumniques et de transe qu`il a d`ailleurs très largement contribué à faire mieux connaître à travers des ouvrages comme Essai sur la transe (Éd. universitaires,1976) ou Les rites de possession (Anthropos,1997).À dater de 1973, il se penche sur le « mouvement du potentiel humain » qui arrive des États-Unis et qui a des origines dans la dernière période du psychanalyste américain d`origine autrichienne Wilhelm Reich (1897-1957). À compter de 1976, sa recherche porte sur les institutions; il étudie alors l`une d`elles : l`université. Dès 1984, il découvre l`ethnométhodologie américaine, l`ethnographie de l`école, les nouveaux courants de la recherche-action anglaise. La même année, il écrit un journal de la réforme des DEUG (diplôme d`études universitaires générales).

En 1992, il prend sa retraite et quitte son petit appartement de l`île Saint-Louis pour s`installer à Saint-Denis dans une maison en face de l`université où il a enseigné plus de vingt ans. À ce moment, il n`hésite pas à héberger chez lui des étudiants sans ressources ou sans papier.Il stimule, à la mesure de ses moyens, l`activité universitaire en aidant les étudiants à mettre en forme leurs travaux de recherche, comme il l`avait déjà fait dans les années 1950, lorsqu`il était animateur de la cité étudiante d`Antony. En 2002, l`université de Paris-VIII lui rend hommage en lui consacrant un colloque. Au cours des dernières années de sa vie, il dirigeait toujours un séminaire hebdomadaire à l`université de Paris-VIII. Il a été inhumé dans le caveau familial d`Arbus.

Son œuvre comprend une quarantaine d`ouvrages dont : L`Analyseur et l`Analyste (Gauthier-Villars,1971),L`Autogestion pédagogique (Gauthier-Villars,1971), Le Bordel andalou (Éd. de L`Herne,1971), L`Arpenteur : un sociodrame en cinq actes (Épi,1971), Socianalyse et potentiel humain (Gauthier-Villars,1975), Le Livre fou (Épi,1971), La Bio-énergie (J.-P. Delarge/Éd. universitaires,1974), Les Chevaux du diable : Une dérive transversaliste (Éditions universitaires,1974), L`Autobiographie (Duculot,1978), Joyeux tropiques (Stock,1978), Les Passions pédagogiques (Privat,1982), Les États modifiés de la conscience, (PUF,1987), Le Rap ou la fureur de dire (Éd. Loris Talmart,1990), La Transe (PUF,1990), L`Ethnosociologie : les sources anglo-saxonnes (Méridiens-Klincksieck,1992), Les microsociologies (Économica/Anthropos,1996),L`autobiographie (1997), Microsociologie de la vie scolaire (Anthropos,1998), D`un marabout. L`autre (Atlantica,2000), Précis d`inachèvement. Entretiens avec Gérard Gromer. (Séguier,2000).

Il a également écrit plusieurs ouvrages en collaboration : avec Jacques Ulmann, Jacques Piquerol et Georges Canguilhem , Du développement à l`évolution au XIXe siècle (PUF,1962,2003); avec René Lourau, La sociologie (Seghers,1974); avec René Schérer, Le Corps interdit (Éd. É.S.F.); avec Patrick Boumard et Rémi Hess, L`université en transe (Syros,1987); avec Philippe Rousselot, Le Rap ou la fureur de dire, (Éd. Loris Talmart,1998); le collectif La Dissociation : Regards sur la dissociation adolescente (Économica,2000); avec Rémi Hess, Gabriele Weigand et Hans Nicklos, L`observation participante. Dans les situations interculturelles (Anthropos,2006); avec Patrick Boumard et Michel Lobrot, Le mythe de l`identité (Économica/Anthropos,2006.

Il a été beaucoup traduit, notamment en Italie où tous ses livres ont été édités. Ces dix dernières années, les Éditions Anthropos ont réédité ses ouvrages classiques et édité dix de ses derniers livres.