Philosophie Magazine, no. 19 (mai 2008), 98p. [10.50$]

Le Dossier a pour thème « Vie publique, vie privée : où sont les limites ? ».

Dans la section Dialogue, l`écrivaine Nicole Malinconi et le psychanalyste Jacques André s`accordent tous deux à critiquer les notions d`irresponsabilité et de libre arbitre en matière de psychologie criminelle. Avec en toile de fond l`« Affaire Marc Dutroux », Malinconi affirme que « C`est vrai que notre héritage nous conditionne, mais jusqu`où ? Nous n`en sommes pas l`objet absolu. Il reste un point où le réveil est possible, où la décision peut être prise de considérer sa propre histoire. Un de mes lecteurs m`a écrit :  » On ne naît pas monstre, on le devient et, peut-être, est-il possible qu`on puisse ne pas le rester.  » Cela pose la question de l`acquiescement à sa singularité propre, à sa responsabilité » (p.32). Jacques André, lui, déclare « je ne crois pas que le réveil soit toujours possible, cette idée me paraît d`un optimisme qui me laisse songeur. Il y a des empreintes, des types de fixation qui font douter qu`on puisse réécrire un psychisme. C`est tout le décalage entre une représentation psychanalytique de la responsabilité et une représentation qui relève d`une pensée du libre arbitre, cette dernière s`appliquant actuellement dans le monde judiciaire et dans la société » (p.33).

Parmi les divers articles du Dossier, il y a celui intitulé « Histoire de la bulle » où les historiens Georges Vigarello, spécialiste de l`histoire des mœurs, et Alain Corbin prennent du recul et racontent la naissance de la vie privée. Pour Vigarello, le privé, c`est d`abord un « espace de retrait pour le moi. […] Cet espace privé qui se construit matériellement correspond à la formation d`un espace mental. Construire des espaces dédiés au privé, cela revient à dire : j`ai dans mon espace mental des activités spécifiques qui ne concernent pas tout le monde; je dois creuser cet espace pour les découvrir » (p.43-44). Corbin, rappelle Martin Legros, considère que « la constitution du privé découle du grand mouvement initié par la Renaissance et qui a vu l`individu s`émanciper des anciennes attaches au cosmos, à la cité et à Dieu pour donner libre cours à un souci de soi inédit » (p.44).

Le philosophe Michaël Foessel, spécialiste de Kant, s`interroge sur la trivialisation de la vie politique. Il analyse ici l`exhibition par Nicolas Sarkozy de sa vie privée. Et l`auteur de conclure que « La médiatisation de l`intime arme l`ironie des spectateurs alors que les hommes publics n`ont guère besoin d`une nouvelle entorse faite à leur autorité » (p.47). Interrogé par Alexandre Lacroix, Philippe Raynaud, professeur de science politiques, conteste la thèse d`une américanisation de la vie politique française. Il rappelle qu`en France « la législation prévoit une protection de la vie privée et du droit à l`image. […] Les Français ne jugent pas le profil moral de leurs représentants et se moquent de savoir que tel ou tel vit en concubinage, est marié à l`église, divorcé ou homosexuel » (p.48).

Interrogé par Michel Eltchaninoff, le philosophe français Marcel Gauchet livre sa vision de l`individualisme et de l`exposition médiatique des hommes politiques. Il rappelle les grandes étapes historiques de la promotion de l`intime. Dans le dernier article, Marine de Tilly, critique littéraire au Point, propose une enquête sur l`autofiction (et ses multiples formes) comme stratégie créative face à la tyrannie de la transparence. Elle définit l`autofiction comme « une invention postmoderne, symptomatique d`un monde où toute référence au vrai semble avoir disparu et où il n` y a plus de normes d`authenticité. Dès lors, il est possible de donner à lire le faux comme vrai, ou l`inverse » (p.52).

La section Entretien donne la parole au philosophe français Alain Badiou. Interrogé par Nicolas Truong, il lie l`expérience de la pensée à l`engagement dans la tradition sartrienne; il revendique de plus l`héritage de Mai 68. Sur la façon dont il a vécu cet événement, il « pense que quelque chose des conceptions antérieures s`est greffé dans l`action politique, et notamment une certaine violence. Il y avait dans le structuralisme une violence théorique, des proclamations antihumanistes, une thématique de la rupture avec l`ordre de pensée ancien qui préparait cette violence existentielle de l`engagement politique » (p.56).

La section Biographie est consacrée au philosophe français Maurice Merleau-Ponty (1908-1961). François Dosse mentionne que l`initiateur de la phénoménologie en France fut un intercesseur. En effet, pour Dosse, « Il a ouvert le champ philosophique à l`intelligibilité de l`irrationnel, sous la double figure du fou et du sauvage. Après lui, toute une génération de philosophes, éveillés à des problématisations nouvelles, quittent le navire philosophique avec armes et bagages pour devenir anthropologues, linguistes ou psychanalystes. Opposant la valeur des singularités et de la multiplicité à la religion de l`histoire, il a préparé l`attention aux dires des acteurs et à la posture d`humilité qu`ont adopté aujourd`hui la plupart des sciences humaines » (p.63). Dans le second article, Étienne Bimbenet, maître de conférences à l`université Lyon-III, guide le lecteur parmi les concepts-clés du phénoménologue (perception, chair, visible/invisible…).

En guise de supplément, un Cahier central (16 pages) présenté par Françoise Dastur, spécialiste de phénoménologie allemande et française, et contenant des extraits des Causeries (chapitres V et VI) de Maurice Merleau-Ponty.

Info. : www.philomag.com