Philosophie Magazine, no. 20 (juin 2008), 98p. [10.50$]

Le Dossier a pour thème « Made in China ».

Dans l`article d`ouverture, le journaliste Jean-Philippe de Tonnac s`interroge sur la portée symbolique et politique de la présence des jeux Olympiques, héritage de la culture grecque, à Pékin. À ce titre, il rappelle que « Le régime de Pékin s`est placé aujourd`hui dans une situation paradoxale, dans la mesure où il ne semble pas s`être douté que l`arrivée de la compétition sportive occidentale par excellence sur son sol avait une dimension politique. […] Le paradoxe actuel est que le régime chinois voudrait à la fois inviter le corps occidental et refuser les droits de l`homme qui en sont, dans une certaine mesure, l`extension juridique » (p.40).

Puis, le sinologue Jean-Luc Domenach et l`anthropologue Joël Thoraval livrent leurs regards sur la Chine actuelle. Le premier dresse un portrait contrasté de cette puissance, où l`incertitude quant à l`avenir domine. Il analyse les modalités d`une confrontation culturelle entre Extrême-Orient et Occident. Il mentionne que les Chinois ne comprennent rien aux Occidentaux : « ils ne comprennent pas le phénomène religieux en général […] l`humanitaire est à leurs yeux un mystère […] ils n`ont pas la mentalité  » bling bling «  » (p.41). Le second précise les conditions de la diffusion en Chine de théories comme le marxisme, l`éthique du capitalisme, les droits de l`homme. En ce qui concerne la diffusion de ce dernier élément dans l`espace chinois, Thoraval mentionne qu` « Aujourd`hui, l`exercice au moins partiel de ces droits au sein de la démocratie taïwanaise suffirait à montrer leur compatibilité avec un univers culturel chinois du reste mieux respecté dans l`île que sur le continent. Dans le domaine pratique, les partisans en Chine de la  » défense des droits  » (weiquan), par exemple ceux des paysans spoliés de leurs terres par des gouvernements locaux corrompus, n`ont aucune peine à se faire comprendre de leurs homologues occidentaux. Le problème n`existe en réalité qu`au niveau second d`interprétation et de justification de ces pratiques, qu`il soit idéologique (comme lorsqu`un État défend une essence nationale) ou philosophique (lorsque des intellectuels se réfèrent à un enseignement particulier comme le confucianisme » (p.42).

Ensuite, le dossier aborde les trois grandes traditions spirituelles : bouddhisme, taoïsme et confucianisme. Vincent Goossaert, spécialiste de sociologie des religions, dessine les usages des deux premiers enseignements dans la Chine d`aujourd`hui. Par exemple, il signale que « De nombreux intellectuels, à commencer par ceux (une minorité assez influente) chargés par le régime d`étudier les religions pour mieux les contrôler, voire les affaiblir, se sont pris de sympathie pour leur objet d`étude et s`affirment comme bouddhistes ou taoïstes – mais à leur façon » (p.46). De son côté, Sébastien Billioud, chercheur au Centre d`études français sur la Chine contemporaine, décrit les métamorphoses du confucianisme au XXe siècle. Il rappelle que « Les  » confucéens contemporains  » s`efforcèrent aussi de poser les bases d`une pensée politique nouvelle. Loin d`être des conservateurs ou les hérauts d`un retour à l`ordre ancien, ils reconnaissent volontiers les travers despotiques de la tradition politique chinoise et le rôle que le confucianisme instrumentalisé par le pouvoir avait pu jouer à cet égard » (p.49). Le dernier article dudit dossier s`intéresse à la compétition des concepts. Son auteur la philosophe Anne Cheng, revient sur l`invention de la « pensée chinoise ». Elle signale que c`est au début du XXe siècle que les lettrés chinois découvrent Kant et Hegel. La première » histoire de la philosophie chinoise » en chinois sera celle de Hu Shi (1891-1962), qui achève en 1917 une thèse doctorale à l`université Columbia sous la direction du philosophe pragmatiste américain John Dewey (1859-1952). Ce dernier séjournera près de deux ans en Chine où il donnera plus d`une centaine de conférences.

La section Entretien, donne la parole à la philosophe française Élisabeth de Fontenay qui, parmi ses objets d`investigation, s`est intéressée aux bêtes. À cet égard, elle affirme que l`animal n`est pas un être de nature, mais qu`il a un monde rudimentaire ou endormi, mieux il y a chez l`animal, dit-elle, une intentionnalité corrélative de monde. Or, pour Fontenay, « La grande découverte de la phénoménologie, et que l`éthologie ne cesse de vérifier, c`est que l`animal est un psychisme, une intériorité, jusqu`à un certain point une spontanéité » (p.58).

La section Biographie, est consacrée au philosophe allemand Arthur Schopenhauer (1788-1860), celui-là même qui a toujours affirmé que la pensée est indissociable de l`homme. Le premier article signé par Didier Raymond s`intitule « Le théoricien du vouloir vivre ». L`auteur s`empresse de rappeler que « L`image d`une philosophie irrationaliste, refusant toute finalité, renvoyant à un horizon métaphysique sombre, confinant à une sorte de nihilisme, n`est pas fausse, mais elle ne constitue qu`un aspect caricatural du système schopenhauerien » (p.62). Et Raymond d`ajouter à propos du désert intellectuel qui entoure Schopenhauer qu`« Il lui aurait fallu une vie plus urbaine, plus mondaine, où son esprit, ses traits d`esprit sarcastiques en auraient fait un Voltaire allemand » (p.63). Le second article est rédigé par Frédéric Schiffter, professeur de philosophie à Biarritz, qui présente ici les concepts clés de la philosophie de Schopenhauer : le monde comme volonté et représentation, la souffrance, les femmes et le suicide, etc. Le dernier article a pour titre « Une lucidité sans concession » et contient trois témoignages. Pour l`écrivain français Gabriel Matzneff, « Schopenhauer est un eudémoniste, un professeur de vie heureuse et, dans mes crises de cafard, il a sur ma complexion un effet beaucoup plus roboratif que n`importe quel anxiolytique » (p.68). De son côté, Stéphane Arguillère, professeur de philosophie, affirme que « le pessimiste allemand peut bien faire figure d`exemple à tous ceux qui se piquent aujourd`hui de philosophie, lui qui a frayé la voie de l`ouverture aux pensées de l`Asie dès le milieu du XIXe siècle » (p.69). Enfin pour le psychanalyste Paul-Laurent Assoun, Schopenhauer représente « un style inédit qui réintroduit la question de la vie et de la mort, de l`instinct et du vouloir au cœur du logos. Il anticipe donc la psychanalyse au titre d`une pensée qui a su mesurer la portée de l`être pulsionnel » (p.69).

En guise de supplément, un Cahier central (16 pages) présenté par Jean Lefranc, agrégé de philosophie, et contenant des extraits du Livre IV, paragraphe 57 de l`ouvrage Le Monde comme volonté et comme représentation d`Arthur Schopenhauer.

Info. : www.philomag.com