C’est un fort stimulant numéro que nous offre la dernière cuvée de la revue d’idées Argument.  Politique, société, histoire (vol. 11, nº 2, Printemps-Été 2009).  En plats de résistance : «le capitalisme est-il une fatalité ?», une interrogation sur le sens profond du Moulin à images de Robert Lepage et un échange autour de «Qu’est-ce qu’un bon prof ?».

Dans la section Tribune, d’une part André Burelle (ex-conseiller des gouvernements Trudeau et Mulroney) se demande si les idées ont encore leur place en politique et, d’autre part, Yves Gingras (coauteur entre autres du pertinent Du scribe au savant et de Parlons sciences. Les transformations de l’esprit scientifique *voir : entrevue audio*) analyse «Qu’est-ce qu’un « dialogue » entre science et religion?», au travers divers sens que peut prendre une injonction au dialogue, sans négliger «les dangers de la rhétorique du dialogue».

Quant au Premier dossier, il est consacré à la question «Le capitalisme est-il une fatalité?».  On y retrouve les réflexions de Maxime Ouellet, de Martin Masse, de Gilles Paquet, de Tanguy Wuillème et de Sylvie Morel.

Dans le Second dossier, Joseph Yvon Thériault et Yves Laberge interrogent, chacun dans une perspective bien différente, la signification profonde du Moulin à images, l’œuvre de Robert Lepage créée à l’occasion du 400e anniversaire de la fondation de la Ville de Québec.  Si on peut ici se permettre une remarque plus subjective, disons que le texte de Thériault stimulera ceux qui s’interrogent sur l’histoire du Québec et la possibilité (ou non) d’une mise en récit d’un «sujet collectif» (c’est-à-dire un «sujet collectif national» maître de sa destinée, par opposition à une lecture sous le prisme de «déterminants» universels et «techniques» dans le façonnement des destinés, tel que Thériault interprète les quatre «chemins» au travers desquels se déploient les images du Moulin).  Alors que le texte de Laberge, quant à lui, saura stimuler la réflexion de ceux qui, soucieux des liens entre le particulier et l’universel, sont sensibles à l’expression d’une manière d’habiter, tant géographiquement que symboliquement, la région de la ville de Québec, tout en étant habité par 400 ans d’arrière-plan régional et transnational (et par cela même, marginalisé par rapport à une histoire nationale officielle pour qui le régional est rejeté comme trop particulier, le transnational comme trop général, quant à l’interaction entre eux…).

La section Autour d’un livre est quant à elle consacrée à un échange autour du livre Le bon prof.  Essais sur l’éducation, de David Solway, qui a enseigné la littérature anglaise dans deux cégeps anglophones (au Dawson College et au John Abott College, tous deux à Montréal).  Participent à cet échange Patrick Moreau (professeur au Cégep Ahuntsic et auteur d’un pamphlet sur l’éducation), Christian Bouchard (professeur au Collège Laflèche) et Raphaël Arteau McNeil (doctorant au Boston College, professeur de philosophie au Cégep François-Xavier-Garneau et concepteur du nouveau Certificat sur les œuvres marquantes de la culture occidentale, qu’il a mis sur pied à l’Université Laval).

En Contributions libres, Serge Cantin offre une réflexion sur «L’État croupier à l’épreuve de Jean-Jacques Rousseau» et Joël Madore offre pour sa part une réflexion sur le déracinement du Franco-Ontarien.

L’Entretien a lieu avec Stéphane Courtois (non pas le professeur de l’UQTR du même nom, mais le spécialiste de l’histoire du communisme et des questions entourant les logiques totalitaires), à propos de «la mémoire» de ce qu’a été le communisme.

Enfin, la section Essayistes oubliés est consacrée au journaliste et essayiste américain Henry Louis Mencken (1880-1956).  La présentation (un article de 8 pages) est faite par Daniel Tanguay, qui offre aussi une traduction d’un extrait de Menken sur «Le processus éducatif» – où on peut constater une troublante actualité des remarques de Menken à ce sujet, tel que le laissent entrevoir ces quelques mots :

«À côté de l’employé dans les ordres sacrés, le type avec le travail le plus infâme dans le monde est le maître d’école.  Ils sont tous les deux mal payés pour un travail qui perd de manière constante en autorité et en dignité, et tous deux usent leur cœur pour réaliser l’impossible.  Combien le monde exige d’eux, et combien peu ils peuvent en fait tenir leur promesse !  […]  Est-il surprenant que le pauvre type, confronté à cette tâche qui aurait atterré Sisyphe, cherche refuge, devant cette essentielle impossibilité, dans un dédale chinois de techniques vides ?  […]  Chaque année voit surgir un engouement pour une nouvelle solution de l’énigme de l’enseignement, une série sans fin d’arcanes flamboyants. […]»  (Henry Louis Mencken, Le processus éducatif, publié à l’origine en 1918).