Philosophie Magazine, no. 23 (octobre 2008), 98 p. [10.50$]

Le Dossier a pour thème « L`argent, totem ou tabou ?

Dans le premier article, Martin Legros se demande si la prétention de la modernité à fixer la valeur de tous les biens n`est pas démesurée. À son avis, les philosophes des Lumières ont réhabilité l`ancienne cupidité (stigmatisée par Socrate, Aristote ou la chrétienté) car « c`est une passion capable de neutraliser l`appel de toutes les autres en ramenant rationnellement l`individu à son propre désir » (p.40). Dans le second article, Peter Singer, professeur de bioéthique à Princeton (États-Unis), applique sa méthode d`une éthique utilitariste fondée sur l`expérience s`appuyant sur les travaux de Kathleen Vohs, publiés en 2006 dans la revue Science, l`auteur montre que l`usage de la monnaie ne serait pas neutre, mais aliénant. Il affirme en ce sens que « maintenant que nous avons conscience du pouvoir isolant lié à la simple pensée de l`argent, nous ne pouvons plus considérer que son rôle est entièrement neutre » (p.43).

Le troisième article s`intéresse aux pathologies de la possession (l`avare, le prodigue, le cynique, l`ascète) en référence à l`ouvrage publié en 1900 par le philosophe et sociologue allemand Georg Simmel (1858-1918) intitulé Philosophie de l`argent (PUF,1987). Dans le quatrième article, Michel Eltchaninoff, spécialiste de phénoménologie, propose une audacieuse histoire des relations entre la philosophie et la finance. Touchant l`Antiquité, il donne l`exemple du philosophe et astronome grec Thalès de Milet (v.624 – v.546 av. J.-C.) qui avait prévu, grâce à ses observations astronomiques, une récolte exceptionnelle d`olives. On raconte qu`il loua tous les pressoirs de la région pour les sous-louer, en position de monopole, au moment de la cueillette, s`assurant un bénéfice conséquent. Ou encore le cas des sophistes (par exemple Gorgias) qui trouvent le moyen de s`enrichir tout en philosophant. Le cinquième et dernier article, relate un débat sur les rapports entre argent et liberté avec le philosophe Marcel Hénaff et l`historienne du droit Marcela Lacub. Le premier défend la valeur du don comme ciment des rapports humains, tandis que Lacub est partisane du laisser-faire comme condition de l`émancipation de l`individu.

La section Entretien donne la parole à l`anthropologue René Girard dont l`œuvre révèle les liens unissant la violence et le religieux. Il émet l`idée que « s`il y a des modes et de l`Histoire, c`est parce que les hommes ont tendance à désirer la même chose. Ils imitent le désir les uns des autres. L`imitation, pour cette raison, est source de conflits. Désirer la même chose, c`est s`opposer à son modèle, c`est essayer de lui enlever l`objet qu`il désire. Le modèle se change en rival. Ces allers-retours accélèrent les échanges hostiles et la puissance du désir; il y a donc chez l`homme une espèce de spirale ascendante de rivalité, de concurrence et de violence » (p.58). Concevant son inquiétude face au climat  » apocalyptique  » qui règne, il affirme que « L`humanisme occidental ne voit pas que la violence est ce qui se développe spontanément entre les hommes lorsqu`ils rivalisent pour un objet » (p.60).

La section Biographie est consacrée au romancier russe Fedor Dostoïvshi (1821-1881). Le premier article signé par Marion Rousset s`intitule « Le génie fiévreux ». Condamné au bagne en Sibérie en 1849, il semble, aux dires de Rousset, que l`expérience de l`exil ait changé le romancier. Selon elle, « Descendre dans les entrailles de la vie afin d`en percer le mystère : tel est le nouveau credo de l`écrivain. C`est aussi celui de l`homme qui chaque jour repousse ses limites, au mépris des conventions » (p.66). Le second article est rédigé par Michel Eltchaninoff qui présente ici les concepts clés qui structurent la vision de l`homme chez Dostoïevski : la liberté, la maladie, le Christ, la vie vivante, la violence. Le dernier article a pour titre « Le choc existentiel » et contient trois témoignages, dont celui du philosophe et théologien Jean-François Colosimo pour qui Dostoïevski fait œuvre de théologien en contribuant à la renaissance spirituelle de la Russie au XIXe siècle. L`auteur rappelle que pour Dostoïevski « la vérité du christianisme gît dans l`orthodoxie, et c`est parce qu`elle nie cet héritage et se coupe de la transcendance de la grâce que la modernité entre dans une crise spirituelle sans précédent. L`homme prétend se substituer à Dieu dans l`individualisme ou voue un culte au rien et à la mort dans le nihilisme, autant de fausses religions mortifères qui mènent tout droit à la catastrophe » (p.72).

En guise de supplément, un Cahier central (16 pages) présenté par Georges Nivat et contenant des extraits de Carnets du sous-sol de Dostoïevski, parus en 1864.

Info. : www.philomag.com