NDLR : Le printemps 2012 marque le départ à la retraite de trois précieux collègues et amis : Roger Toupin, Michel Guertin et André Boyer.  Avec les autorisations nécessaires, nous reproduisons dans la section « Départs à la retraite » de PhiloTR les textes de quelques-uns des discours prononcés lors de la soirée du 25 mai 2012 au Moulin Seigneurial de Pointe-du-Lac.  Ci-après, le discours de départ à la retraite de notre collègue et ami Michel Guertin.


 

Retraite

Michel Guertin

Ami(e)s, collègues avec qui j’ai réalisé l’un des parcours les plus significatifs de mon existence, je vous remercie de votre constante sollicitude. Si j’ai pu m’accomplir et être heureux dans un travail que j’ai aimé faire et cela jusqu’à la fin, c’est grâce à la qualité des personnes que j’ai côtoyées depuis le tout début de ma carrière jusqu’à maintenant.

On dit que les trois grandes époques de l’humanité sont l’âge de pierre, l’âge de bronze et l’âge de la retraite. Par extension et sans prétention de ma part, j’appliquerai cette métaphore à ma carrière d’enseignant. Dans mon cas, l’âge de pierre a commencé en 1977 (première période de mon humanité professionnelle) c’était l’époque des grands débats philosophiques et idéologiques qui se déroulaient à la salle commune des professeurs de philosophie. Marxisme, écologisme, féminisme, tous les grands enjeux de l’époque rivalisaient à haute voix en ne laissant personne indifférent. Notre enseignement était alors animé par le désir de transmettre les savoirs philosophiques. La pédagogie alors, n’avait qu’à suivre le destin des discours philosophiques.

L’âge de bronze s’est installé graduellement à partir de la réforme collégiale, soit vers 1994. Les grands débats philosophiques se sont estompés, peu à peu, laissant place au nouveau régime ministériel. Les cours de philosophie ont alors pris une tangente beaucoup plus institutionnelle. La question de savoir quelles philosophies enseigne-t-on a été remplacée par la question comment enseigne-t-on la philosophie. Les grandes discussions au département prirent une saveur éminemment pédagogique.

L’âge de la retraite s’est installé subrepticement. Mes premiers compagnons de route commencèrent à quitter. À travers eux, je réalisais peu à peu le destin implacable du temps. En effet, chaque départ me rapprochait du mien. Ce soir, la réalité me rattrape.

Ce qui a été très significatif dans mon enseignement outre le fait d’avoir côtoyé des personnes qui m’ont apporté beaucoup, c’est le fait d’exercer une profession qui n’est pas banale; qui, par le renouvellement incessant des étudiants, d’une session à l’autre, nous empêche de nous réfugier dans de petits conforts rassurants, répétitifs que nous retrouvons dans d’autres types d’emploi. Cette sereine insécurité nous oblige à redéfinir nos attitudes pédagogiques, à nous adapter constamment à des situations nouvelles. Cette liberté que j’aie eue dans l’exercice de mon travail a été l’un des aspects les plus intéressants et m’a permis de le faire de façon créative.

Enseigner, c’est en quelque sorte être constamment sur une corde raide où l’on doit trouver un juste équilibre entre la séduction et la répression, entre la complaisance et une rigueur dénuée de toute humanité. Cette tension qui s’exerce continuellement dans nos rapports avec les étudiants n’est pas facile à vivre. Mais, il faut l’assumer dans un contexte où l’étudiant est devenu un client et le mot réussir nous invite, de façon saugrenue, à faire passer nos étudiants. Il est difficile d’éviter la complaisance institutionnellement encouragée.

Il y a quelque chose d’extraordinaire que j’ai réalisée, et cela, plus particulièrement au cours des deux dernières années. Je crois qu’il faut s’approcher de la retraite pour s’en rendre compte. Ce sont les liens particuliers, que nous, professeurs de philosophie du département, avons tissés ensemble. En effet, malgré nos différences (de personnalité ou idéologique) nous nous sommes construits une identité commune. Je ne sais si c’est le caractère marginal de la philosophie dans la société, la constante remise en question des cours de philosophie (que j’ai vécue au cours de mes vingt premières années d’enseignement) ou celui de pédagogue qui doit enseigner une matière obligatoire à des jeunes dont l’esprit est souvent tourné vers autre chose, mais ces éléments, me semble-t-il, constituent la toile de fond de ce que nous sommes. Cette toile de fond qui nous relie les uns aux autres nous conduit non seulement à avoir un regard empathique les uns vis-à-vis les autres, mais à un profond respect mutuel.

Faire connaître les grands penseurs qui nous ont menés jusqu’au monde actuel nous conduit à nous confronter à toutes sortes d’attitudes de la part des étudiants. Mais malheureusement, la reconnaissance n’est pas toujours au rendez-vous. C’est donc avec une inquiétude constante que chacun d’entre nous, dans sa classe respective, entreprend (ou a entrepris – pour ceux et celles qui sont à la retraite- ) de faire voyager ses étudiants à travers le monde des idées. Si l’inquiétude est l’une des attitudes fondamentales du philosophe, elle s’amplifie nécessairement avec l’inquiétude du pédagogue que nous sommes.

Pour toutes ces raisons, dans le regard que je porterai sur vous, jeunes et moins jeunes collègues du département, je ne pourrai m’empêcher, à l’aube d’une nouvelle session, de ressentir ce qui me rattache à vous. Ce que vous êtes dans votre vie personnelle, vous appartient, mais comme prof. de philo. , je suis résolument et profondément lié à ce que vous êtes dans votre vie professionnelle et à votre responsabilité sociale. Ce lien de solidarité je l’emporte avec moi et il est indélébile. Sans doute qu’à certains moments de ma retraite, en sirotant un café, je ne pourrai faire autrement que de regarder ma montre et de vous imaginer en train d’enseigner.

Je terminerai en vous citant une phrase de Confucius sur laquelle j’ai réfléchi ces derniers temps et qui m’a encouragé à accepter ma retraite : « On a deux vies; et la deuxième commence quand on se rend compte qu’on en a une ».

 

Michel Guertin