Discours pour la retraite de Pierre Lemay par Robert Drolet

 

Avec le temps écoulé, comme tu le sais mon cher Pierre Lemay, nous avons été confrontés à des groupes d’écoliers qui nous étaient de plus en plus étrangers. Leur singularité pourrait, selon toute probabilité, résider dans une incapacité de plus en plus avouée et de plus en plus marquée à décoder et à décrypter des textes un tant soit peu élaborés. De mon côté, j’ai décidé de les appeler les hors-textes attestés et à tester, étant donné qu’il faut les évaluer. Je sais que ce mot-clé doit référer aux illustrations non paginées et insérées dans un livre imprimé. Mais ne pourrait-il pas évoquer des êtres qui sont en marge des textes structurés et bien pensés? En fait, ce qu’est le hors-texte pour nous, gens lettrés, pourrait se comparer au hors-la-loi pour le policier. Vous pourrez apprécier un peu plus loin l’utilité de ce parallèle invoqué.

 

Lorsque j’ai été informé de ta volonté de te retirer de notre communauté, je me suis remémoré les images du western de qualité : Le train sifflera trois fois et, le refrain répété à satiété : «si toi aussi tu m’abandonnes». J’avais presqu’envie de me lamenter et de m’inquiéter. Je devenais alors un Gary Cooper que je prononcerai pour rimer Gary Coupé. N’ayant plus de coéquipier, je devais envisager de me «colletailler» avec les nouvelles fournées de hors-textes attestés et à tester qui n’allaient pas manquer de me défier, afin de vérifier ma célérité à dégainer. En guise de curiosité, je pourrais mentionner que l’année où le film fut projeté à titre de nouveauté, coïncide avec l’arrivée de Pierre Lemay dans la réalité. Pour le principal intéressé, il s’agit d’une date bien identifiée et bien précisée. Pour les autres qui voudraient s’informer du nombre d’années que Pierre a accumulées, il faudra vous documenter et calculer.

 

J’aborderai maintenant un sujet qui revêt plus d’intimité. Pierre Lemay et moi sommes des bibliophiles un peu particuliers. Dans un passé indéterminé Pierre, tu m’avais avoué en toute humilité que ce pouvait être là une maladie ou une façon d’être aliéné, hanté que tu étais par cette nécessité d’acheter ces produits imprimés. Quelque temps plus tard, je t’avais rétorqué qu’entre maniaques ou obsédés il fallait s’entraider. Entendez par là s’informer mutuellement des dernières nouveautés et opportunités qui pouvaient se présenter sur le marché. À cet instant donné, j’avoue que je n’ai pas été un guide éclairé. Non seulement je ne t’aidais pas à recouvrer la santé, mais je contribuais à l’aggraver. Tant qu’à mon état concerné, j’aime autant ne pas en parler.

 

Dans un autre ordre d’idées, il nous faut maintenant déterminer si Pierre Lemay a sélectionné la bonne opportunité. Il faudra examiner certains aspects de notre collégialité avec un œil renouvelé et éclairé.

 

Une fois la session terminée, comment pourras-tu, toi Pierre Lemay, te passer de ces examens compliqués où tous les professeurs attitrés sont liés et enchaînés à leurs collègues préposés? Notre institution bien-aimée ayant eu la brillante idée de nous imposer de manière obstinée et déterminée un procédé alambiqué. Il y avait pourtant une modalité, où chaque employé aurait pu bénéficier d’un système simplifié assurant plus de liberté aux principaux intéressés. Afin d’assumer ses responsabilités pour surveiller ses subordonnés, chacun n’aurait dépendu que de sa propre autorité. Que l’on ne vienne pas m’affirmer que ce dernier procédé n’est pas indiqué, vicié ou trop simplifié. À une époque reculée, je l’ai vu moi-même fonctionner pendant des années et je n’ai aucune idée pourquoi on a décidé que c’était périmé. Bien sûr ici, certains pourront m’avancer le principe de l’uniformité. En toute moralité, je pourrais en accepter la possibilité, si nous pouvions enseigner de manière standardisée à tous nos groupes dans un même temps donné. Entre les groupes on pourrait ainsi s’assurer que les chances sont à égalité; ce qui n’est pas évidemment notre réalité. Il y a d’ailleurs une autre contrariété à ce sacro-saint procédé d’uniformité. Durant l’année nous sommes pour ainsi dire forcés d’avoir des examens différenciés, autrement l’information pourrait circuler, tandis qu’à la fin nous devons adopter une seule évaluation pour la totalité. Est-ce là la voie indiquée pour respecter l’uniformité? C’est à vous de décider. Dans une année je vous quitterai et je ne pourrai pas en profiter. Mon attitude est donc désintéressée à l’égard de la postérité. Veuillez excuser ce petit côté engagé, mais il me fallait semer une idée qui pourrait faire basculer les mentalités et les procédés dans un avenir indéterminé.

 

Maintenant si vous me le permettez, je vais continuer mon exposé. Comment penser que tu puisses, toi Pierre Lemay, délaisser les services adaptés auxquels il fallait précisément t’adapter en totalité avec régularité, ténacité et fidélité? Tu devais planifier, organiser, orchestrer dans un temps limité un papier d’une certaine complexité pour une minorité d’abonnés.

 

Comment pourras-tu quitter ces écoliers obsédés et obnubilés par leurs claviers? Tu ne pourras plus écouter leurs appareils carillonner et, t’étonner de la soudaineté et de l’étrangeté de la sonorité ainsi improvisée. Et que dire de leur mine hypnotisée, forcés qu’ils sont de pitonner et de fixer leurs écrans éclairés!

 

Comment pourras-tu oublier ces courriels affolés de tes subordonnés qui, n’ayant pas écouté tes communiqués, sont plongés dans une perplexité et dans une obscurité pouvant approcher … l’infinité?

 

Je n’arrive pas à m’imaginer à quel point tu vas être éprouvé de ne plus te buter à ces quelques poignées d’écoliers hébétés, véritables créatures éthérées, ayant l’air de nager dans l’oisiveté et, dont la principale utilité semble être d’obstruer les entrées et tous les endroits où l’on doit circuler. Ils ne forment que de petites entités, mais ils nous ont tellement entravés qu’ils nous paraissent avoir le don d’ubiquité ou d’être clonés.

 

Mais là où tu vas vraiment avoir le cœur serré, ce sera de ne plus rencontrer ces personnalités, noyées dans un laisser-aller dont la durée peut coïncider avec l’éternité. Leur principale qualité? Négliger d’amener du papier et autres utilités lorsqu’ils sont évalués. Il faudrait également mentionner ces écoliers qui, ne respectant pas la parole donnée, vont oublier de se présenter à un rendez-vous fixé. Il est à remarquer, qu’en l’absence d’une tolérance limitée, ils peuvent recommencer cette médiocrité déplacée à perpétuité.

 

Selon un ordre d’idées décalé, comment pourras-tu ne pas regretter tes stores adorés avec lesquels il te fallait batailler avec dextérité dans la gaieté et la félicité?

 

Comment pourras-tu accepter de cesser de te déplacer des Humanités au pavillon situé à proximité? À pied il te fallait ajouter une durée à ta randonnée. Pour les intempéries il te fallait les traverser. Motorisé il te fallait déglacer et dégivrer en cas de mauvais temps «hivérisé» pour aller te stationner presqu’à côté. Dans cette même période de l’année, tu n’auras plus à te demander, dans une anxiété plus ou moins accusée, si tu pourras quitter, à un moment donné, l’espace où tu t’étais rangé.

 

Au niveau des généralités, comment vas-tu pouvoir exister en l’absence de notre calendrier? À notre tour, comment pourrons-nous nous intégrer à un calendrier sans Lemay? Cela m’apparaît une incongruité … pire! … une absurdité!

 

Ah Lemay! Lemay! Comme tu vas t’ennuyer durant la prochaine année!

 

Mais il est temps maintenant d’arrêter d’ironiser et de terminer. En toute amitié et en toute simplicité, mon cher Pierre Lemay, je vais te souhaiter un superbe congé prolongé, que tu devrais apprécier au premier comme au dernier degré. J’ose espérer que tu sauras en profiter pour contenter ta curiosité et réaliser tout ce que tu avais projeté. À n’en pas douter, tu es une personnalité retraitée qui l’a bien mérité!

 

Robert Drolet