C`est du 16 octobre 2008 au 21 février 2009 qu`a lieu la représentation de la pièce La Vie de Galilée (Leben des Galilei) du poète et dramaturge allemand Bertolt Brecht. La mise en scène est confiée à Michèle Deslauriers; la traduction est celle de Gilbert Turp. La pièce, en tournée à l`Automne 2008 et à l`Hiver-Printemps 2009, met en vedette Jean Peticlerc (Galilée), Sophie Faucher (Madame Sarti et autres), Robert Brouillette (Sagredo et Barberini et autres), Sébastien Huberdeau (Ludovico et autre), Stéphane Demers (Le Curateur et l`Inquisiteur), Catherine Lachance (Virginia), Olivier Loubry (Andrea et autres), Vlace Samar (Andrea enfant et autres), Frédéric Dupuis (Andrea enfant et autres).

Ce spectacle entamera l`Année mondiale de l`astronomie et le 400e de la lunette télescopique découverte par Galilée (1564-1642).

Résumé

La pièce raconte la destruction d`un certain ordre du monde et l`édification d`un autre. Elle dénonce les forces d`obscurantisme qui se trouvent dans l`Église, mais se passe en Italie au début du XVIIe siècle. Bref, c`est le passage de la Renaissance alchimiste au rationalisme scientifique moderne. Brecht ne critique pas l`Inquisition, ni l`Église. Il les montre dans leur lutte historique contre Galilée. Plus précisément, le sujet de la pièce n`est pas un personnage, mais une situation historique et ses conséquences pour les êtres humains. La pièce conduit le spectateur de 1609 à 1637 où l`on suit presque pas à pas les découvertes révolutionnaires de Galilée.

En Italie, au début du XVIIe siècle, Galilée braque un télescope vers les astres, déplace la terre, abolit le ciel, cherche et trouve des preuves, fait voler en éclats les sphères de cristal où l`astronome et mathématicien grec Claude Ptolémée (v. 90-v.168) a enfermé le monde et éteint la raison et l`imagination des hommes. Il fait vaciller le théâtre de l`Église et donne le vertige à ses acteurs. L`Inquisition lui fera baisser les bras, abjurer ses théories sans pouvoir l`empêcher de travailler secrètement à la  » signature  » de son œuvre, ses Discorsi intorno a due nuove scienze (1638).

Le drame en 15 tableaux relate les étapes de la vie de Galilée entouré de sa fille Virginia, de son jeune élève, de sa gouvernante et de tous ceux qui le remettront en question. La pièce, qui en trois versions successives (la 1re est rédigée au Danemark en 1938-1939; la 2e aux États-Unis en 1945-1946; la 3e à Berlin en 1953-1955) met en scène la figure de ce savant, en en faisant à la fois un combattant pour la cause de la liberté intellectuelle et l`ancêtre des inventeurs modernes des armes atomiques, asservis au pouvoir. Toutefois, d`une version à l`autre, la rétractation de Galilée, presque excusée au départ, se trouve rigoureusement condamnée : en se rétractant, Galilée a permis le maintien de l`ordre ancien. Écrivain communiste, Brecht est lui-même aux prises avec une instance politique qui se voulait infaillible; il évoque avec force, dans sa pièce, le conflit moral de Galilée qui résume son amertume par ces mots : « Malheur au pays qui a besoin de héros ».

Le 9 septembre 1943, la pièce La Vie de Galilée est présentée à Zurich (Suisse). Le 31 juillet 1947, elle est aussi donnée au « Coronet Theatre » à Los Angeles (États-Unis), sans grand succès. Dans ce dernier cas, il s`agit d`une version fortement abrégée de sa pièce. Le réalisateur américain de cinéma Joseph Losey (1909-1984) en est le metteur en scène; Charles Laughton (1899-1962) l`acteur principal. Cette même pièce est montée, le 7 décembre 1947, au Maxine Elliot Theatre, à New York. En 1955, Brecht reprend son texte initial et lui donne une nouvelle extension. En mars 1957, la pièce La Vie de Galilée est publiée en traduction à Moscou. Il s`agit d`une petite brochure comportant une introduction et des notes, tirée à 5000 exemplaires. Le 8 mai de la même année, le Berliner Ensemble vient à Moscou et donne des représentations au Théâtre Vakhtangov. Ernst Busch y incarne Galilée. En 1957, la pièce est mise en scène à Berlin. La même année, soit le 5,6 et 10 avril, le public français a l`occasion de voir le Berliner Ensemble la présenter, au Théâtre des Nations. Cette même pièce est jouée en alternance (La Mère, La Vie de Galilée, Mère Courage et Arturo Ui), du 6 au 20 juin 1960 au même endroit. En 1990, Antoine Vitez en assure la mise en scène, à la Comédie-Française, à Paris.

Les personnages

Nous énumérons ci-après quelques-uns des quarante-six personnages de la pièce :

Galileo Galilei.

Andréa Sarti, le fils de la femme de charge.

Madame Sarti, sa mère, femme de charge de Galilée.

Ludovic Marsili, jeune homme riche.

Priuli, curateur de l`Université de Padoue.

Sagredo, ami de Galilée.

Virginia, fille de Galilée, âgée de 15 ans.

Federzoni, polisseur de lentilles, collaborateur de Galilée.

Côme de Médicis, grand-duc de Florence.

Père Christophe Clavius, astronome.

Un petit moine, Fulgence.

Le cardinal Barberini, plus tard le pape Urbain VIII.

Filippo Mucius, savant.

Gaffone, recteur de l`Université de Florence.

Matti, fondeur.

Et d`autres…

Extraits

Tableau 4

Galilée a quitté la République de Venise pour la Cour de Florence. Ses découvertes se heurtent à l`incrédulité des milieux scientifiques florentins. La scène se passe dans la salle d`étude de la maison de Galilée. On y retrouve Madame Sarti, le Maréchal de la Cour, Andréa, Côme de Médicis, le théologien, le philosophe, le mathématicien, Federzoni et Galilée.

Le Mathématicien : « Pourquoi tourner autour du pot ? Maître Galilée devra bien un jour ou l`autre se familiariser avec les faits. Ses planètes de Jupiter crèveraient la sphère de cristal; c`est très simple ».

Federzoni : « Je vais bien vous étonner : il n`y a aucune sphère de cristal ».

Le Philosophe : « Ouvrez n`importe quel manuel scolaire, brave homme, vous les y trouvez ».

Federzoni : « Alors, vite de nouveaux manuels ».

Le Philosophe : « Votre Altesse, mon honorable collègue et moi, nous nous appuyons sur une autorité qui n`est autre que celle du divin Aristote lui-même ».

Galilée : « Messieurs, la croyance en l`autorité d`Aristote est une chose, autre chose est un fait qu`on peut tâter du doigt. Vous dites que d`après Aristote il y aurait là-haut des sphères de cristal et que par suite certains mouvements ne pourraient se produire parce que les astres briseraient les sphères. Mais si vous constatiez ces mouvements ? Peut-être seriez-vous alors obligés de conclure que les sphères de cristal n`existent pas. Messieurs, je vous adjure, en toute humilité, de vous fier à vos yeux ».

Le Mathématicien : « Cher Galilée, j`ai cette habitude, que vous jugez peut-être démodée, de lire Aristote, et je puis vous certifier que, ce faisant, je me fie à mes yeux ».

Galilée : « J`ai l`habitude de constater qu`en présence de certains faits les maîtres de toutes les Facultés ferment les yeux et font comme si rien ne se passait. J`offre mes notes, on sourit. Je mets ma lunette à la disposition de chacun pour qu`on se persuade, on cite Aristote. Mais Aristote n`avait pas de lunette ».

Le Mathématicien : « Ça, c`est vrai ».

Le Philosophe : « Si Aristote doit être traîné dans la boue, une autorité que reconnaissait non seulement toute la science antique mais encore les Pères de l`Église eux-mêmes, alors il me semble parfaitement superflu de poursuivre la discussion. Je refuse de participer à une discussion privée de réalité. Brisons-là ! ».

Galilée : « La vérité est fille du temps, non de l`autorité. À quoi servent les spéculations sur le Ciel et la Terre ? Laissez-les courir et tâchez de saisir réellement une miette de l`Univers. Notre ignorance est sans fond : tâchons d`en supprimer un millimètre cube. Pourquoi vouloir dès maintenant nous montrer si intelligents quand nous pourrions tout juste être un petit peu moins bêtes ! J`ai eu la chance inimaginable de recevoir en mains un nouvel instrument grâce auquel on peut observer de plus près une parcelle de l`Univers, pas beaucoup. Servez-vous en ».

Le Philosophe : « Votre Altesse, Mesdames et Messieurs, je me demande où tout cela nous mène ».

Galilée : « Je serais enclin à penser que nous autres hommes de science, n`avons pas à nous demander où nous mène la vérité ».

Le Philosophe : « Maître Galilée, la vérité peut nous mener n`importe où ! ».

Source : Brecht, Bertolt. Théâtre complet. Tome III. Paris, L`Arche, 1957. p.45-46. Dans une adaptation de Pierre Abraham.

Repères biographiques

Eugen Berthold Friedrich Brecht naît le 10 février 1898 à Augsbourg, capitale de la Souabe bavaroise, au sein d`une famille bourgeoise. Son père Berthold, bourgeois respecté et prospère est catholique de naissance; sa mère Sophie Brezing, fille d`un fonctionnaire de la Forêt-Noire, est protestante et se passionne pour les romans de l`écrivain allemand Berthold Auerbach (1812-1882). Le jeune Brecht devient, par le baptême, un enfant de l`église protestante. Entré comme simple employé, son père devient, en 1914, directeur commercial de l`usine de fabrication de papier de Haindl. En 1904, Bertolt Brecht entre à l`École primaire. À l`automne 1908, il entre au Collège royal de Bavière à Augsbourg. En 1912-1913, il commence à publier dans des journaux de lycéens notamment sa première pièce Die Bibel, 1914 (La Bible). Puis à partir d`août 1914, sous le pseudonyme de Berthold Eugen, il publie dans les journaux locaux des textes dans le ton chauvin de l`époque. En 1916, il est presque exclu du lycée pour avoir contesté, dans une dissertation pacifiste, la phrase du poète latin Horace (65-8 av. J.-C.) selon laquelle il est doux et noble de mourir pour la patrie.

Au printemps 1917, il obtient le baccalauréat et poursuit des études de lettres puis de médecine et de science à l`université de Munich. Il participe alors au séminaire sur le théâtre dirigé par le Dr Arthur Kutscher, fervent apôtre et futur biographe de Frank Wedekind. En octobre 1918, il sert dans l`armée allemande en qualité d`infirmier dans un hôpital militaire d`Augsbourg. Membre d`un conseil d`ouvriers et de soldats pendant une brève période, il voit se succéder en peu de temps la proclamation de la République allemande et l`écrasement de la République des Conseils de Bavière. En 1919, tout en reprenant ses études à Munich, il écrit des chansons et des ballades, marquées par le poète français Arthur Rimbaud (1854-1891) et l`auteur dramatique allemand Franz Wedekind (1864-1918). La même année, en février-mars, il participe aux mouvements spartakistes de Bavière et devient membre des conseils révolutionnaires d`Augsbourg. En ce sens, il apporte plus tard, au nom de l`antifascisme, son soutien à Walter Ulbricht lors de la répression du soulèvement ouvrier du 17 juin 1953 en R.D.A. En octobre 1919, alors qu`il poursuit ses études et sa vie de bohème à Munich, il se rend régulièrement à Augsbourg pour y remplir les fonctions de critique théâtral dans le journal local du Parti socialiste indépendant (d`extrême gauche) Der Volksville, où ses articles sont particulièrement remarquables par leur brutalité.

Le 15 janvier 1920, sa mère meurt. Il se fixe à Munich et se lie avec Blandine Ebinger. À l`automne 1921, il se fixe à Berlin. Le 29 novembre de la même année, il est officiellement radié de la faculté de médecine, pour avoir oublié de verser les droits d`inscription à des cours qu`il ne suit de toute façon pratiquement jamais. En 1922, il reçoit le prix Kleist, réservé au jeune auteur dramatique le plus prometteur, obtenu grâce à Herbert Jhering, critique influent du Börsen-Courier berlinois. Le 3 novembre 1922, il épouse Marianne Zoff, à Munich. En 1923, il est engagé comme dramaturge (dans le sens allemand de conseiller littéraire) au Kammerspiele de Munich. Le 12 mars 1923, sa fille Hanne naît. Lors du putsch de Munich, le 9 novembre 1923, Adolf Hitler (1889-1945) et le général allemand Erich Ludendorff (1865-1937) l`inscrivent parmi les suspects à arrêter et à liquider. On lui reproche surtout d`avoir attenté à l`honneur des combattants allemands dans la Légende du Soldat Mort. De 1924 à 1926, il devient assistant du metteur en scène autrichien Max Reinhardt (1873-1943) au Deutsches Theater de Berlin. À partir de là, il passe d`un nihilisme expressionniste à une conception de la révolte plus ancrée dans l`histoire. En 1925, il collabore à plusieurs journaux berlinois. En 1927, il est le collaborateur du metteur en scène allemand Erwin Piscator (1893-1966); il étudie le marxisme. La même année, le 21 novembre, il divorce de Marianne Zoff. En 1928, il est révélé au public par la création de L`Opéra de Quat`Sous (Die Dreigroschenoper), avec une musique du compositeur américain d`origine allemande Kurt Weill (1900-1950). La première de l`opéra a lieu le 31 août 1923 au Theater am Schiffbauerdamm. La pièce raconte, dans les bas-fonds de Londres, les démêlés de Mackie (roi de la pègre) et Peachum (chef des mendiants). Il s`agit d`une adaptation du Beggar`s Opera (L`Opéra du gueux,1728) du poète dramatique anglais John Gay (1688-1732). La même année, il épouse l`actrice viennoise Helene Weigel (1900-1971), communiste convaincue et décidée. Il se rapproche alors du marxisme, guidé et influencé par le sociologue Fritz Sternberg, par le philosophe allemand Walter Benjamin (1892-1940) et, surtout par le philosophe et militant communiste allemand Karl Korsch (1886-1961). Désormais, il conçoit le théâtre comme un moyen non seulement de représenter, mais de transformer le monde. Il étudie le matérialisme dialectique qu`il cherche à introduire dans ses pièces, cherchant ainsi à montrer l`économie moderne dans sa complexité déconcertante.

Après 1930, il travaille en contact de plus en plus étroit avec le parti communiste allemand. La même année, il effectue un voyage en France, à la station balnéaire Le Lavandou, pour convalescence. Il suit également une cure dans un sanatorium de la région de Munich. Le 18 octobre 1930, sa fille Maria Barbara naît. En 1931, son adaptation de La mère (1907) de l`écrivain russe Maxime Gorki (1868-1936) est interdite par la police et il doit s`exiler dès l`avènement de Hitler au pouvoir en 1933 au poste de chancelier. Au lendemain de l`incendie du Reichstag par les nazis, le 27 février 1933, il quitte Berlin avec Helene Weigel en direction de Prague, accusé de haute trahison. Le 10 mai 1933, les nazis brûlent les livres de Brecht. Après de brèves étapes en Suisse et en France, à l`invitation de la romancière danoise Karin Michaelis, il s`établit au Danemark jusqu`en 1939, dans une ferme de l`île de Langeland dans la province de Svendborg, avec sa femme et ses collaboratrices, Margarete Steffin et l`actrice danoise Ruth Berlau (1906-1974). Le 8 juin 1935, il est déchu de la nationalité allemande. La même année, il accomplit un voyage à Moscou, et un autre à Paris, où il prononce, en juin, un discours véhément et remarqué au Congrès des écrivains pour la défense de la culture. En 1936 paraît à Moscou, le premier numéro de la nouvelle revue littéraire antifasciste Das Wort, dont il partage officiellement la direction avec le poète communiste Willi Bredel et l`écrivain allemand Lion Feuchtwanger (1884-1958). Cette revue se donne pour tâche de rassembler les intellectuels antifascistes allemands, en conformité avec la stratégie de large union prônée depuis 1935 par l`Internationale communiste. À l`été 1937, il se rend à Paris avec Ruth Berlau et Karin Michaelis pour assister à un congrès d`écrivains sur la position des intellectuels envers la guerre civile espagnole. À l`automne 1938, il ébauche le plan d`une pièce sur le physicien et astronome italien Galilée, destinée à encourager les ouvriers à résister au fascisme. Il veut représenter Galilée en enseignant du peuple, déterminé à lui inculquer des notions de progrès. La première version baptisée Und sie bewegt sich doch (Et pourtant elle bouge) est achevée en novembre et adaptée en danois. En décembre 1938, la découverte de l`énergie nucléaire par le physicien allemand Otto Hahn (1879-1968) et le chimiste allemand Fritz Straussmann (1902-) oblige Brecht à insister davantage sur la responsabilité des intellectuels, et à prêter à Galilée l`attitude « propre aux gens qui vont affronter la nuit ». En 1939, à l`insu des autorités danoises, Brecht, sa famille et ses deux collaboratrices Ruth Berlau et Margarete Steffin quittent Skovbostrand, aux environs de Pâques. Entre 1939 et 1940, il est en Suède, grâce à un visa obtenu par le député social-démocrate Georg Branting, l`amant suédois de Ruth Berlau. En effet, une invitation à Stockholm par le Reichsverband der Amateurtheater (Union impériale des théâtres amateurs), transmise par Georg Branting et l`écrivain Henry Peter Matthis, lui permet d`entrer en Suède. Le 20 mai 1939, son père meurt.

En avril 1940, quand les nazis envahissent le Danemark, il se réfugie en Finlande. Il est l`hôte de la romancière Hella Wuolijoki. Le 3 mai 1941, le vice-consul des États-Unis à Helsinki délivre à Brecht un visa d`immigration. Le 30 mai 1941, peu de temps avant que les troupes hitlériennes n`entrent également dans ce pays, il s`échappe vers Moscou, d`où, via Valdivostok, il atteint par des moyens de fortune les États-Unis. Le 21 juillet, il arrive au port de Los Angeles à bord d`un navire suédois, l`Anni Johnson en provenance de Manille. Il est alors accueilli par Marta Feuchtwanger et Alexander Granach. Il loue une villa à Santa Monica, près de Hollywood, en Californie. Il y retrouve d`autres écrivains d`Europe centrale qui attendent la fin de la guerre et de l`exil : Lion Feuchtwanger, Fritz Lang, Hanns Eisler, Paul Dessau, Heinrich Mann et Leonhard Frank. Il y fréquente également Aldous Huxley et Charlie Chaplin. Le 9 septembre 1943, il fait présenter La Vie de Galilée, à Zurich. La pièce se veut une réflexion sur la fonction et la responsabilité de l`intellectuel. De 1941 à 1947, il habite à Santa Monica, près de Hollywood, en Californie, presque isolé, gagnant sa vie grâce à des projets de films pour les studios hollywoodiens. Pour survivre, il effectue des travaux de scénariste, collaborant avec le réalisateur américain d`origine autrichienne Fritz Lang (1890-1976) pour Les bourreaux meurent aussi, non sans dénoncer les procédés de fabrication de l`industrie du cinéma. En 1945, il est co-fondateur de la maison d`édition allemande Aurora Verlag, à New York. En 1946, il élabore avec Charles Laughton, une seconde version (anglaise) de La Vie de Galilée. Le 30 octobre 1947, en raison du maccarthysme, il comparaît devant la Commission des activités anti-américaines, à Washington, à cause de ses liens avec le compositeur communiste allemand Hanns Eisler (1898-1962), auteur de l`hymne national de la R.D.A. L`objectif immédiat de ces enquêtes est la « subversion » à Hollywood. La commission comprend, outre le représentant J. Parnell Thomas, John McDowell, de Pennsylvanie, Richard B. Vail, de l`Illinois, et Richard M. Nixon, de Californie. Brecht est assisté par Robert W. Kenny et Bartley C. Crum; l`interrogatoire est mené par Robert E. Stripling, enquêteur de la commission. Devant ce comité, il nie son appartenance au communisme. Le jour même du procès, il se rend à New York avec ses collaborateurs Edward T. Hambleton et Joseph Losey pour préparer la première de La Vie de Galilée. En 1948, il rentre en Europe, en Suisse d`abord, à Herrliberg, près de Zurich. À ce moment, il se lie avec Max Frisch et retrouve Günther Weisenborn. Les Alliés lui refusent un visa de transit par l`Allemagne fédérale pour Berlin. Le 22 octobre 1948, avec un passeport tchèque, il rentre en Allemagne et s`installe à Berlin-Est. La même année, il met au point sa théorie du théâtre épique qu`il expose dans son Petit Organon pour le théâtre, où l`on retrouve le fameux principe de la « distanciation » (Verfremdungseffekt). En septembre 1949, il fonde la célèbre compagnie d`art dramatique Berliner Ensemble, d`abord au Deutsches Theater, de 1949 à 1954; puis au Theater am Schiffbauerdamm, que sa veuve, la comédienne Helene Weigel (1900-1971) dirige après son décès. À partir de cette date, il se consacre, jusqu`à sa mort, à la mise en scène de ses pièces et à l`adaptation d`œuvres classiques. Son adhésion au communisme ne lui épargne pas diverses difficultés avec le régime de Pankow (siège du gouvernement de la R.D.A.).

Le 12 avril 1950, il obtient la nationalité autrichienne (qu`il avait demandé en 1948), après un débat tumultueux à la Chambre des députés autrichiens. La même année, il devient membre de l`Académie des arts de Berlin. L`État lui prête une maison à Buckow, près de Berlin. En janvier 1953, il envoie des télégrammes à Albert Einstein, Arthur Miller et Ernest Heminway pour leur demander d`intervenir en faveur d`Ethel et Julius Rosenberg, tous deux américains condamnés à mort pour espionnage. En mai de la même année, il est élu président du PEN de Berlin-Est. Le 17 juin 1953, il exprime dans une lettre ouverte sa solidarité avec le régime de Walter Ulbricht (1893-1973) alors premier secrétaire du parti socialiste unifié (SED) qui écrase, le 17 juin, le soulèvement ouvrier de Berlin-Est. En mars 1954, le Berliner Ensemble s`installe au Theater am Schiffbauerdamm. La même année, on commence l`édition des œuvres complètes de Brecht. Le 26 mai 1955, il reçoit le prix Staline pour la paix, à Moscou. En 1955 toujours, il intervient, à Dresde, au Congrès des partisans de la paix. La même année, il effectue un voyage à Hambourg, à Moscou et à Paris avec le Berliner Ensemble au deuxième Festival international de théâtre. En janvier 1956, il est atteint de la grippe et est hospitalisé. Le 10 février, il est à Milan pour assister aux représentations de l`Opéra de quat`sous que monte le Piccolo teatro sous la direction de Giorgio Strehler. Le 4 juillet, il fait parvenir une lettre au Bundestag de Bonn contre le réarmement allemand. Le 10 août, en dépit de sa faiblesse, il assiste à une répétition de La Vie de Galilée. Il meurt le 14 août 1956, à son domicile, à Berlin, de thrombose coronaire,  alors qu`il travaille à une mise en scène de La Vie de Galilée. Son vieil ami des années d`Augsbourg, H.O. Münsterer, signe le certificat de décès. Le 17 août, son enterrement a lieu à neuf heures du matin, en toute intimité. Comme il l`avait souhaité, il repose, dans le vieux cimetière huguenot Dorotheenfriedhof, face à la tombe du philosophe allemand Friedrich Hegel (1770-1831). Sa tombe ne porte pour toute inscription que son nom : Brecht et rien d`autre. À côté de lui repose son vieux collaborateur et ami, Hanns Eisler. Le 18 août, une cérémonie se tient au Berliner Ensemble, où Georg Lukacs, Johannes Becher et Walter Ulbricht prononcent des discours.

Sa dramaturgie

Brecht est célèbre pour avoir créé, par opposition au théâtre traditionnel, où le spectateur s`identifie au héros, le « théâtre épique », qui invite l`acteur à présenter son personnage sans se confondre avec lui (c`est l`« effet de distanciation ») et le spectateur à porter sur la pièce le regard critique et objectif qu`il accorde d`habitude à la réalité. Brecht rompt ainsi avec la conception aristotélicienne de la tragédie (la catharsis, la purification par la terreur et la pitié) et avec le but que le philosophe allemand Friedrich Hegel (1770-1831) assigne au drame « le conflit, le principal, celui autour duquel tourne l`œuvre, doit trouver dans la conclusion de celle-ci son apaisement définitif ». Pour Brecht, le théâtre traditionnel donne une image erronée de la vie, se contentant de divertir le spectateur. Au contraire, Brecht invite ce même spectateur à voir dans le conflit représenté non un événement symbolique mais une réalité vivante, à laquelle il doit participer par une attitude critique. En ce sens, Brecht est le premier dramaturge à avoir mis radicalement en question la fonction sociale du théâtre et de l`acteur.

Figure emblématique du théâtre moderne, Brecht marque son époque comme auteur dramatique, théoricien de la mise en scène, poète lyrique, narrateur, militant politique, cinéaste. Adversaire du nazisme, il trouve en exil l`inspiration vigoureuse qui anime ses conceptions marxistes. Son œuvre comprend également des recueils de poèmes, des contes et des essais.

Info. : www.lacomediehumaine.ca