Jean-Jacques Rousseau

Ce qu’il faut pour que la démocratie soit souveraine

Par Martin Hould

Professeur de philosophie au Cégep de Trois-Rivières

 

300 ans déjà!

L’année du 300e anniversaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) s’achève déjà et quelle année au Québec pour lui rendre honneur! Le moins qu’on puisse dire est que sa pensée vieillit assez bien et je me permettrais dans ce court texte de la célébrer, mais sans trop la froisser; c’est sa fête quand même. Il faut en ce sens lire les lignes qui suivent non comme une critique académique ou « actualisante », mais comme un humble éloge du maitre… 

 

Le plus heureux des philosophes!

Ce titre paraitra paradoxal pour ceux qui connaissent la vie tumultueuse du célèbre Franco-suisse dont l’œuvre a été maintes fois brulée sur la place publique : censures à Genève et à Paris, mandats d’arrestation, exils et inimitiés récurrentes ont parsemé le parcours pour le moins atypique de cet écrivain des Lumières. Sans oublierle fait que très jeune, il s’est retrouvé « orphelin », pour ensuite vivre aux dépens des autres et chercher constamment support dans la diligence de ses concitoyens. « Ma naissance fut le premier de mes malheurs », écrit-il dans ses Confessions. Sa mère est morte en couche. « Rends là moi, console-moi d’elle, remplis le vide qu’elle a laissé dans mon âme », lui dira quelques fois son père, avant qu’il doive le quitter lui aussi alors que Jean-Jacques n’avait à peine que 8 ans. Sa situation précaire le mettra plus tard devant le choix difficile entre sa carrière d’intellectuel et ses enfants (s’étant épris d’une jeune femme qui n’était pas plus que lui de sang noble et prospère), choix cruel qui le hantera jusqu’à la fin de ses jours (ses cinq enfants ayant été confiés l’un après l’autre à l’aide publique).

 

Dans ce cas, où trouver le bonheur de l’homme? Le bonheur se trouve dans sa mémoire et dans l’impact presque immédiat qu’a eu sa pensée sur le cours de l’histoire. Des protagonistes des plus influents de la Révolution française et de la Révolution américaine auront lu Rousseau, y feront référence, pour le critiquer ou pour en faire l’éloge, mais à chaque fois, la capacité du philosophe à problématiser et à cerner les éléments les plus fondamentaux de la science politique ne laissera personne indifférent.

 

Bref, là où Platon et Aristote ont échoué, emportant dans leurs tombes l’âge d’or de la philosophie et de la démocratie en Antiquité, Rousseau en est sortie pour le moins ravigoté. Cela sans compter son impact ultérieur sur le développement de la psychologie, notamment chez Freud. Rousseau a bien sûr subi les foudres de plusieurs critiques et sur plusieurs fronts : les attaques personnelles sur ses choix de vie, sur sa sexualité peu commune et sur la naïveté de ses propos sur la nature humaine ont fait le tour du monde.

 

Il n’en reste pas moins que Rousseau a été l’instigateur d’idées fondatrices de l’identité moderne et que cette identité vit encore à travers nous : la souveraineté du peuple, l’éducation des jeunes et la culture nationale étant peut-être les trois exemples les plus éloquents. Il ne faut pas chercher très loin dans l’actualité pour voir que ces trois idées sont au cœur de nombreux débats passionnés : débats sur les relations Québec-Canada, sur les cours d’histoire au secondaire, sur l’influence du hockey professionnel sur les jeunes, sur l’investissement public dans les festivals et le cinéma, sur la place de la monarchie britannique dans l’identité canadienne et j’en passe. 

 

Dénoncer la tyrannie de la majorité

C’est surement au sujet de sa théorie politique que Rousseau a fait le plus couler d’encre. Je dirais qu’il n’a pas seulement fait réfléchir les spécialistes de toutes les époques jusqu’à aujourd’hui, il a aussi fait peur et, dans une certaine mesure, il fait encore peur. Pour certains, il est trop à gauche, pour d’autres, trop à droite. Aux yeux des critiques les plus extrêmes, il est tantôt celui qui sape les fondements de l’État, ouvrant la porte à l’anarchie, tantôt, il est celui qui met les bases du fascisme, voire du totalitarisme.

 

Je trouve ces critiques très exagérées et je n’ai pas l’intention de briser l’atmosphère de fête qui règne autour de l’esprit de Rousseau en les ressuscitant. Je me contenterai simplement d’expliquer en quel sens le système de Jean-Jacques peut être interprété pour déterminer comment le peuple peut être libre sous un gouvernement représentationnel et élu par la population.

 

Cette question de la liberté dans une démocratie comme la nôtre trouve écho aujourd’hui dans les multiples tentatives pour réformer le mode de scrutin et pour « faire la politique autrement », de Barrack Obama à Jack Layton (repose en paix), en passant par Pierre Curzi et les multiples démissionnaires du Parti québécois. Le danger est pour tous très visible : le régime parlementaire peut faire en sorte qu’une minorité se présente faussement comme la volonté de la majorité, donnant lieu à ce que John Stuart Mill (1806-1873) appelait « la tyrannie de la majorité », c’est-à-dire un tyran dont le succès repose essentiellement sur sa capacité à se faire passer pour un démocrate; alors qu’en fait, lui et son gouvernement défendent principalement les intérêts de petits groupes clés leur assurant une réélection périodique.

 

Cette corruption de la légitimité politique n’est certes pas sans conséquence sur la paix sociale, comme nous avons pu le constater durant le « printemps érable ». Heureusement, les élections sont arrivées à point pour calmer le jeu et le système électoral en place a mis en évidence ses vertus de stabilisation. Cependant, que serait-il arrivé si les élections n’avaient pas été à l’agenda et que le gouvernement avait pu ainsi continuer longuement sa confrontation brutale et directe avec la société civile? Je n’ose même pas l’imaginer…

 

Rousseau a vu de ses propres yeux les apories du système de représentation par députés chez ses amis anglais et, près de 100 ans avant Mill, il ne s’est pas gêné pour le dénoncer de manière provocatrice:

 

« Le peuple Anglais pense être libre, il se trompe fort; il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement: sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. » (Contrat social)

 

Jean-Jacques avait une dialectique du maitre et de l’esclave qui était à la fois simple et efficace, mais également terrible! « Si tu ne te reconnais pas dans les lois de ton pays et que tu ne fais rien, alors tu es un esclave! » C’est le danger qui guette tout État selon Rousseau, celui où une volonté particulière, corporative, pourrait se substituer à la volonté générale. C’est le risque que les lois soient conçues pour le bonheur de quelques personnes au lieu de l’ensemble, et que personne n’y fasse quoi que ce soit.

 

Cela n’est d’ailleurs pas un risque négligeable, c’est plutôt la tendance normale de l’histoire :

 

En effet, s’il n’est pas impossible qu’une volonté particulière s’accorde sur quelque point avec la volonté générale, il est impossible au moins que cet accord soit durable et constant; car la volonté particulière tend, par sa nature, aux préférences, et la volonté générale à l’égalité. » (Contrat social)

 

La corruption serait ainsi une tendance naturelle du système électoral en vigueur et « on ne peut pas faire de lois contre la nature humaine », comme le disait un témoin devant la Commission Charbonneau.  Pourtant, Rousseau ne nous laisse pas sans moyens pour remédier à cette situation. 

 

 

La démocratie représentationnelle : le meilleur régime?

Le plus difficile pour les gens est lorsque le gouvernement fait cavalier seul dans un projet. Ne voyant pas la pertinence de se justifier et se justifiant justement par l’absence de justification (appel à la majorité, à la sympathie, cercles vicieux, faux dilemmes), le gouvernement déresponsabilise le peuple vis-à-vis de ses décisions difficiles. Il lui enlève toute possibilité d’apprentissage et il le maintient dans l’ignorance.

Le peuple peut y perdre gros : sa possibilité d’agir et de comprendre, ce qui le réduirait irrémédiablement à l’esclavage. Le peuple subirait alors la politique sans rien pouvoir y faire. Il ne saurait pas quoi faire autrement que « faire confiance parce qu’il faut faire confiance ».La dureté de ces mots n’a d’égal que la dureté de la pensée de Rousseau lui-même :

 

« Dire qu’un homme se donne gratuitement, c’est dire une chose absurde et inconcevable; un tel acte est illégitime et nul, par cela seul que celui qui le fait n’est pas dans son bon sens. Dire la même chose de tout un peuple, c’est supposer un peuple de fous; la folie ne fait pas droit. » (Contrat social)

 

Pour ce philosophe du 18e siècle, lorsqu’une personne et tant d’autres donnent licence au gouvernement, lorsqu’elle « se donne gratuitement », elle abandonne son devoir de citoyen; c’est-à-dire lorsqu’elle ne vote pas, lorsqu’elle ne manifeste pas, lorsqu’elle n’exige rien du gouvernement, lorsqu’elle se contente d’explications insatisfaisantes, cette personne n’est qu’un esclave dans un monde de fous.

 

Parmi tous les régimes politiques qui existent aujourd’hui, le penseur franco-suisse aurait donc surement désigné la démocratie représentationnelle comme étant la plus pernicieuse de toutes. C’est en effet la seule forme de gouvernement qui, tout en donnant l’impression forte que le peuple gouverne, parce que le peuple peut s’exprimer, il peut dire ce qu’il veut, le gouvernement peut en vérité lui enlever une par une toutes ses libertés les plus fondamentales, celle notamment d’assumer pleinement la sécurité de son pays et celle d’assurer sa prospérité économique :

 

Sitôt que le service public cesse d’être la principale affaire des citoyens, et qu’ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personne, l’État est déjà près de sa ruine. Faut-il marcher au combat? ils payent des troupes et restent chez eux; faut-il aller au conseil? ils nomment des députés et restent chez eux. À force de paresse et d’argent, ils ont enfin des soldats pour asservir la patrie, et des représentants pour la vendre. » (Contrat social)

 

À l’ignorance, il faut donc opposer notre conscience; à l’indifférence, notre résistance; aux sophismes, notre raison et enfin à l’asservissement par l’abrutissement, il y a au moins une loi qui peut remédier : la loi qui indique l’éducation à tous et l’éducation par l’esprit…

 

À la mémoire de Jean-Jacques!