NDLR : Nous publions ci-dessous le texte de Frédérik Lavoie, lauréat du 1er Prix au concours d’écriture Femmes Philosophes 2026 qui s’est déroulé dans le cadre de la 14Semaine de la philosophie.

Ce concours sur des Femmes philosophes est organisé par le département de Philosophie du Cégep de Trois-Rivières, avec le soutien de la Chaire de recherche du Canada en éthique féministe (UQTR) remettant les prix aux lauréats et lauréates du concours, assortis aussi d’un exemplaire de Femmes philosophes de Maya Ombasic.

Toutes nos félicitations Frédérik !



Frédérik Lavoie

Lauréat du 1er prix Femmes Philosophes 2026

 

Citation : Claude Habib – « L’âme, comme un mollusque, veut un dedans où s’involuer »

Texte : Née à Paris en 1958, Claude Habib enseigne la littérature à la Sorbonne. Elle est spécialiste du 18ème siècle et des écrits de Rousseau. Ses ouvrages portent principalement sur les relations entre les hommes et les femmes, l’autrice s’étant longtemps décrite comme féministe avant de rompre avec le mouvement.

 

Il faut d’abord s’informer du sens du mot « s’involuer », selon le dictionnaire en ligne Larousse, il signifie une régression menant au retour à un état précédent. La citation désignerait donc une possibilité pour la conscience, une fois à l’abri, comme un escargot dans sa coquille, de retrouver son état authentique qu’elle ne saurait développer à l’extérieur, face aux autres. En effet, nous ne pouvons être parfaitement à l’aise quand nous sommes en proie aux regards extérieurs et nous ne sommes pas tout à fait les mêmes que nous soyons seuls ou en société. Je crois que cela tient surtout au fait qu’il est impossible, même avec tous les soins et le meilleur langage du monde, de parfaitement expliquer nos pensées et opinions. Nos interlocuteurs n’auront jamais accès à la chaîne de pensées, d’informations, d’expériences et d’émotions qui en sont à l’origine. Ce n’est que seul que l’on a vraiment la possibilité de visiter chacun de ces éléments et de venir véritablement à bout de ce qui forge notre conscience afin d’atteindre la pleine signification de ses produits.

 

Dans le deuxième chapitre du livre Le goût de la vie commune, d’où la citation est tirée, Habib décrit cet exercice comme une plongée en soi qui est permise par l’ennui. Évidemment, elle précise que ce n’est pas tous les types d’ennui qui sont féconds et que celui qui est imposé par les autres est surtout source de frustration. Elle reprend la citation de Blaise Pascal et décrit cet ennui « idéal » comme celui ressenti lorsque l’on est isolé dans une chambre, sans contact avec l’extérieur ou source de distraction. Cet état, ajoute-t-elle, est raréfié par la présence des téléphones cellulaires, qui nous gardent en constante connexion avec le monde. Ceci n’est pas sans rappeler les propos d’Arendt se désolant que les gens soient constamment plongés dans la vie active et n’aient plus de temps à consacrer à la réflexion dans la vie contemplative. Effectivement, comment examiner la structure de notre pensée quand nous sommes bombardés de notifications et d’informations nous portant à nous tourner vers le monde. La coquille de l’escargot est brisée et il ne peut plus retrouver son état originel, car même seul, il est en proie à l’extérieur.

 

Habib décrit aussi la possibilité que le soi soit une prison et que l’expérience en devienne douloureuse. Aussi, je fus surpris de ses réticences face à la communauté transgenre, exprimées dans le livre La question trans. Si le soi peut devenir une prison, ne serait-il pas souhaitable que ceux pour qui la source de l’emprisonnement est le malaise avec leur sexe puissent s’en libérer? Car cet espace où l’âme s’involue, avant d’être une chambre, c’est un corps et ce doit être d’un indicible étouffement de plonger en soi quand notre corps ne nous semble pas nôtre, car cette notion vient empoisonner le reste de toute réflexion.



(Photo d’en-tête)