Allocution prononcée par Guy Béliveau lors du lancement du livre Le phénomène de l’expression artistique du professeur Patrice Létourneau.


Patrice Létourneau, nouveau professeur au département de philosophie, signe un très bel ouvrage intitulé Le phénomène de l’expression artistique. Nous comprenons mieux, en le lisant, plusieurs thèses de Merleau-Ponty, mais, et cela ne cesse d’étonner, nous voyons un jeune philosophe se livrer à de brillantes considérations sur le langage, le style et la réception du sens, pour ne nommer que les seuls thèmes qui feront l’objet de notre propos.  Il ne saurait être question de résumer même succinctement tous les sujets qu’aborde l’auteur : son livre est trop riche et trop varié. À chaque page, on constate qu’il a beaucoup lu, et surtout beaucoup réfléchi. Pour l’essentiel, son travail nous conduit à modifier en profondeur notre façon de voir les choses, à convertir notre regard. Voilà donc une œuvre en phénoménologie, une oeuvre de la meilleure eau.


La question du rapport entre le langage et la pensée a visiblement préoccupé l’auteur, et, avec zèle, rigueur et vigueur, il nous offre une déconstruction radicale de la conception instrumentale du langage. Selon cette opinion, qui prévaut hélas dans bien des milieux philosophiques, le concept serait un en-soi saisissable en lui-même indépendamment de son inscription dans le discours. Le sens, reposant dans le calme de son identité, se tiendrait dans une souveraine indépendance à l’égard de sa formulation dans une expression forcément adventice, et par là inessentielle. Bref, le signe et l’idée tomberaient l’un à côté de l’autre dans l’indifférence de la pure extériorité. Mais, l’étude du mode d’acquisition du langage montre que celui-ci n’est pas « un moyen qui permettrait tout simplement à l’enfant d’exprimer un sens que sa pensée aurait pleinement assimilé » (p. 31). Selon Patrice Létourneau, il y a plutôt co-appartenance de la parole et de la signification : « leur relation est transversale, leur influence est réciproque. Le langage prend son sens grâce à la pensée et, inversement, la pensée s’articule et se déploie grâce au langage » (p.35).

S’appuyant sur cette conception non instrumentale, l’auteur s’applique ensuite à une étude minutieuse du phénomène de l’art et fait voir comment la peinture n’est pas un simple « décalque du visible », ni non plus un moyen servant à l’expression de significations déjà construites au préalable : « le peintre ne peut se représenter clairement à l’esprit l’œuvre à laquelle il travaille qu’en la réalisant » (p. 50). Cependant, il faut ici poser une question, car cette thèse est affirmée à plusieurs reprises : il y aurait primat des actes de perception sur le discours. Cette proposition ne cesse d’étonner de la part d’un phénoménologue : si l’être est toujours déjà un sens – s’il n’y a pas d’être brut dépourvu de toute signification – , comment une perception capterait-elle quelque chose si ce n’est à la lumière du langage ? Sans la luminescence des mots, la vérité des choses serait dans les profondeurs de la nuit reclose, le sens de l’être baignerait dans la pénombre d’une insaisissable indétermination. Gadamer, adversaire résolu de la conception instrumentale du langage, n’hésite pas pour sa part à proclamer : « l’être qui peut être compris est langage ».

Un fil rouge court tout au long de cet ouvrage : c’est l’œuvre de Cézanne. De manière tout à fait éclatante, Patrice Létourneau réussit à percer le secret de la célèbre série des « Natures mortes », ces toiles qui relèvent tout simplement du miracle. Le style, chez un artiste, c’est le mode de son appréhension du monde, sa manière propre de donner une forme aux événements de son monde vécu. Or, toute perception est par nature stylisante : elle ouvre toujours un monde selon une certaine perspective. Le style est ainsi une déclosion expressive du « là » dans lequel se déploie une existence humaine et historique.

Le style expressif de Cézanne, dans sa période médiane, « met l’accent sur une structuration du mouvement du regard » (p. 93). Dans la série des « Natures mortes », il est manifeste que le peintre « intègre, dans l’élaboration de la fiction de ses images, certaines légères variations de points de vue ; adopte une perspective plane indéterminée rendant ainsi visible l’impression du mouvement du regard » (p. 93). Si l’on cherche dans les humeurs fondamentales de Cézanne le point d’émergence de ses fictions d’image, on découvre que son retranchement de la vie sociale et sa neutralisation du moment de la subjectivité s’inscrivent dans le projet de peindre la durabilité des choses, de rendre visible leur aspect originaire qui s’étale en deçà des valeurs d’usage qui se dessinent dans le monde ambiant de la quotidienneté.

Comment terminer cette courte présentation sans évoquer le beau problème de la réception et de la compréhension des « traces parlantes » que laissent les œuvres d’art dans l’histoire et la société des hommes ? Le sens d’une expression artistique, toujours multiple en ce qu’il relève justement de notre appartenance indépassable à l’histoire, ne se trouve ni dans l’œuvre, ni dans l’interprète : il n’est pas non plus dans un ailleurs indéfinissable, mais dans la fusion de l’horizon de référence ontique ouvert par l’œuvre et de l’horizon d’attente ontologique dégagée par l’herméneute. Voilà bien pourquoi toute œuvre d’art authentique fait acte de présence en pointant vers un non-dit inexprimé, vers un ce-qui-veut-être-dit inépuisable qui se donne par esquisses dans le phénomène expressif.

On aura compris que Patrice Létourneau a écrit un livre magnifique en philosophie de l’art. Mais ceux qui s’intéressent à l’épistémologie ne seront pas déçus : Le phénomène de l’expression artistique a été écrit en tenant compte constamment de l’apport des sciences humaines. Vraiment, ce jeune phénoménologue a de l’étoffe !

Guy Béliveau
4 novembre 2005