Le dimanche 5 février, notre collègue, le professeur, poète et philosophe Alexis Klimov nous a quittés. Nous le savions malade, très malade; nous savions que depuis plusieurs mois il menait avec l’existence un combat perdu d’avance. Cela nous chagrinait certes, nous le voyions peu à peu s’éloigner du monde et entreprendre avec lui-même un dialogue essentiel, mais notre tristesse demeurait et demeure immense, elle ne peut qu’envahir la communauté intellectuelle devant la perte d’un homme de cette stature.

L’homme aura d’abord et avant tout été un «veilleur de nuit» et un «donneur de feu». Co-fondateur de la Société des Écrivains de la Mauricie, fondateur du Cercle de philosophie, il aura été cet intellectuel curieux, passionné par le verbe, qui toujours refusera de garder pour lui seul ce qu’il a reçu des auteurs qu’il a fréquentés et des différentes expériences qu’il aura traversées dans sa longue vie d’homme. L’homme aimait converser, autour d’une bonne bouteille de vin souvent, et il avait appris à même les questionnements qui lui venaient des livres et de la vie que l’existence s’invente et se fait pleinement elle-même dans la mesure où elle ne cesse d’interroger «le mystère obscur». Lui qui, enfant, a été marqué par la Deuxième Grande guerre mondiale, se demandait, comme nous tous, comment on avait pu en arriver à une telle destruction. Il refusait l’objectivation, craignait plus que tout l’indifférence, ne comprenait pas pourquoi on ne s’intéressait pas davantage à la poésie et à la métaphysique.

Il aura marqué plusieurs générations d’étudiants qui auront tous reçu ses cours comme un événement à la mesure de l’homme : c’était un choc qui transformait une vie et la propulsait. Il donnait ses cours comme on parle à un ami. Comme on apprend à aimer et à sentir. Il avait inventé un style qu’on retrouvait dans ses livres.

«Discourant sur l’aventure, rappelle Clément Loranger, son ancien étudiant, aujourd’hui professeur et philosophe, le professeur Klimov subjugue ses étudiants dès le premier cours. Citant les classiques, en grec, en latin, il enchaîne aisément avec Lénine ou Thérèse d’Avila. La porte du camp de Dachau, le Christ Pantocrator et le Bouddha étaient projetés tour à tour sur l’écran. Les commentaires qu’il fait de ces diapositives  illustrent autant des étapes de la civilisation  que des concepts métaphysiques. Il  fait jaillir  l’esprit!»

Pourtant, en novembre dernier, à la Maison Hertel-de-la-Fresnière, au moment où il nous livrait jusqu’à un certain point son testament philosophique et littéraire, Alexis Klimov nous avait rappelé qu’il avait toujours eu du mal avec l’école, et même avec la philosophie. Les Jésuites l’avaient mis à la porte pour ses idées, ce qui avait fait la fierté de son père, et l’université, et parfois encore aujourd’hui, ne parlait que de philosophie pure à ce jeune homme qui avait connu le plus terrible. Aussi, sans se livrer à la philosophie du langage, toujours soucieux d’interroger les divers degrés de l’être, il s’est tourné du côté des créateurs qui entreprennent, selon lui, une quête dont ils ignorent l’issue, qui est une victoire sur le temps d’ordre métaphysique. Pour lui, philosopher c’était s’interroger sur la réalité et essayer d’aller au bout de cette interrogation. À la dame qui lui faisait remarquer que la science offrait des réponses aux énigmes de l’existence, lui, qui était obsédé par la question du sens, nourri sans doute par l’horreur à laquelle la maladie le confrontait, il n’a pu que répondre que la science n’offrait aucune certitude à celui qui doit faire face à son inquiétude devant la souffrance, la maladie ou la mort.

Il se disait fasciné par les arts roman et gothique tout autant que par l’antiquité gréco-romaine, la musique de Haendel et de Beethoven. Par l’art des cathédrales et par les textes de Dostoïevski, Berdiaeff, Jung, Freud, par la Divine comédie, par les Évangiles.
«Agissons comme si la beauté pouvait sauver le monde», se disait-il car pour lui, «les vérités ne se découvrent qu’en vivant intensément». Vivre c’est oser. C’est brûler. Mais les tortionnaires, les criminels de guerre, ceux qui ont accompli des génocides, ont eux aussi vécu intensément. «Là où il y a objectivation de l’homme, il ne peut y avoir de beauté», se plaisait-il à répondre.

Plusieurs se demandaient où il pouvait puiser cette «force morale et intellectuelle nécessaire à cette attitude de résistant» qu’il avait su développer et maintenir au cours des ans et jusque dans son rapport à la philosophie souvent tentée par les concepts, les dogmes et les certitudes morales. Gilles Boulet, l’un des fondateurs de l’Université du Québec, avait sa réponse. «Il est […] des gens, des penseurs, qui échappent à cette « douceur de vivre » philosophique qu’offre la chaleur morale de l’idéologie. Ils sont peu nombreux. Très peu nombreux. Ils s’échappent alors de la masse idéologique et cheminent seuls, êtres exceptionnels si distincts, si particularisés, si singuliers que tous ceux qui se satisfont du bonheur de l’idéologie s’interrogent sur la signification de cette singularité. Alexis Klimov est […] l’un de ceux-là. […] C’est dans l’enthousiasme qu’il trouvait le pouvoir d’être lui-même».

Il ne faisait pourtant pas l’unanimité autour de lui. On pouvait lui reprocher son mysticisme, sa pratique de la citation, mais on respectait l’homme pour sa vaste culture. «Quand un griot meurt en Afrique, on dit que c’est toute une bibliothèque qui disparaît. On pourrait dire la même chose d’Alexis Klimov, dont l’érudition était colossale, confie pour sa part le romancier Gaétan Brulotte. Malgré une amitié d’un quart de siècle, poursuit-il, nous différions en profondeur : notamment, il était croyant, et je n’ai jamais pu le comprendre, notre dernière discussion en novembre dernier ayant encore porté là-dessus. Cependant, une même passion nous liait, celle de la littérature et de la philosophie. Il était l’homme des contradictions, comme je l’écrivais dans un livre hommage qui lui a été consacré, et toute sa vie il a cherché à les résoudre. À l’orgueil des systèmes et aux certitudes des sciences expérimentales, il a toujours préféré l’expérience intérieure, là où on frôle sans cesse les abîmes, là où les contraires se rencontrent et les synthèses s’amorcent. »
Tout compte fait, Alexis Klimov aura été l’un de ces hommes rares, qui passent à un moment dans nos vies, et qui savent créer des moments d’exception. Peu importe au fond si un jour ou au cours d’une conversation nous avons pu suivre d’autres voies en étant franchement en désaccord avec lui ou un peu déçus du sens de sa réflexion, l’homme, à cause de son enthousiasme vrai venu des livres et d’une vie de l’esprit longuement et patiemment cultivée, nous aura fait vivre ce moment. En ces temps de morosité, il nous faut bien avouer que nous avons été privilégiés de côtoyer un tel esprit et, ne serait-ce que de façon partielle ou épisodique, de connaître en sa compagnie tant de hauteur.

P.S. La Société des Écrivains de la Mauricie, dans sa revue les Soirs rouges,  fera paraître, d’ici quelques mois, un numéro spécial sur cet homme qui nous aura marqués. Une soirée hommage soulignera l’occasion.

D’autres témoignages

«Alexis Klimov est tout le contraire d’un intellectuel pur coupé du réel et des autres. Homme chaleureux, il aimait la compagnie de ses ami(e)s autant que l’intimité de ses livres très chers. Homme généreux, par ses livres, ses cours, ses conférences, le Cercle de philosophie, il cherchait à communiquer le feu sacré pour la vraie culture aux jeunes et aux autres. Il fut pendant plus de trente ans un animateur culturel dont l’impact dans le milieu n’a pas encore été mesuré. Tout en appréciant la culture d’ici, il apporta ici une tonalité slave qui nous a enrichis et nous fit connaître des auteurs de qualité peu connus ici avant lui. Pour plusieurs, Alexis Klimov restera comme l’incarnation même d’une culture véritable.»
Jean Panneton, essayiste

«Alexis Klimov, de prime abord, nous impressionnait par ses remontrances et tirades, par sa grandiloquence même. Mais dans un second temps, il nous surprenait par son ironie. Et pendant qu’on était encore en train de rire, il nous montrait une autre facette de sa personnalité : une compréhension délicate et un tact certain vis-à-vis d’autrui. Finalement, en le connaissant mieux, on découvrait qu’il était doux et charmant. Maintenant on se rend compte qu’on a perdu un homme bon.»
Judith Cowan, romancière et nouvelliste