Philosophie Magazine, no. 21 (juillet-août 2008), 98p. [10.50$]

Le Dossier a pour thème « L`essence du temps ». Le lecteur est invité à réfléchir sur trois dimensions de la vie humaine : le temps de la nature, celui de la conscience et celui de la communauté. Dans un premier article, le philosophe Marcel Conche, interrogé par Alexandre Lacroix, réfléchit sur les temps de la nature (qui est infini) et du monde (qui est infiniment périodique), et éclaire le sens de l`expression « faire une pause ». Il rappelle que l`homme avec toutes ses activités n`a de cesse de temporaliser le temps. Éphémère et condamné à mourir, l`homme a besoin de croire à son existence. À cet égard, dit-il, la philosophie est un moyen de s`absenter, de prendre du recul par rapport à cette temporalisation, cela s`appelle l`art de vivre. Pour Conche, il faut se ménager des ouvertures à la sérénité tranquille : « À la surface de notre âme, il y a l`agitation, les vagues, les tempêtes, les harcèlements, les impatiences, mais dans le fond, comme dans la profondeur de la mer, doit régner un calme absolu » (p.40).

Dans un second article, Michel Eltchaninoff, chef de rubrique à Philosophie Magazine, traite du temps de la conscience en s`appuyant sur les considérations du philosophe allemand Edmund Husserl (1859-1938). L`auteur est d`avis que « le temps de votre conscience ne dépend pas du temps des horloges et encore moins de celui des calendriers. Il obéit à ses propres règles, qui ne sont ni mathématiques, ni physiques, ni même psychologiques » (p.43). Dans un troisième article, interrogé par Martin Duru, l`anthropologue Maurice Bloch parle des différentes conceptions sociales du temps. Ce dernier distingue un temps linéaire (celui des activités pratiques) et un temps cyclique (qui concerne les rituels).

Le dernier article du dossier fait état d`une rencontre qui s`est tenue à l`Académie française entre le philosophe Michel Serres et le phénoménologue Jean-Louis Chrétien. Le premier privilégie une approche objective de la temporalité; le second se préoccupe de la description du temps vécu. Michel Serres considère qu`« Il n`y a pas non plus un seul temps cosmique, mais un temps des roches, des marées, de la planète, du système solaire, de la formation des univers… En somme, il est vain d`opposer un temps cosmique et un temps social […] Les philosophes ont pris l`habitude de manier un concept simplificateur, aux contours vagues, le  » temps « , tandis qu`on est plongés dans un paysage temporel extrêmement riche et différencié » (p.50). De son côté, Jean-Louis Chrétien éprouve une certaine réticence face à cet éclatement radical des temps de toutes sortes. Il privilégie le temps de la conscience car ce dernier « nous permet de revisiter l`opposition de l`espace et du temps, et de la contester » (p.51).

La rubrique Entretien recueille les propos du philosophe français Pierre Hadot. Imprégné par la pensée antique et ses « exercices spirituels », ce dernier a montré que la philosophie est une école de vie avant d`être une fabrique de concepts. Hadot définit lesdits exercices spirituels comme « un exercice de l`intelligence, de la volonté ou de l`imagination qui est destiné à changer soit notre rapport au monde, soit notre manière de vivre, notre conduite. Une pratique volontaire et personnelle destinée à opérer une transformation du moi » […] L`important est de comprendre que ce n`est pas une simple technique ou une recette, mais plutôt la recherche d`une disposition, d`une attitude. Au fond, c`est l`usage de la liberté au service de la vie elle-même » (p.55). Et ce dernier d`ajouter en terminant son entretien avec Martin Legros que « la fonction de la philosophie, c`est d`apporter une lucidité et, du coup, une conscience plus grande de la plénitude de l`existence (p.56).

La section Biographie est consacrée à Claude Lévi-Strauss. Dans le premier article, Vincent Debaene, professeur de littérature française à l`université Columbia à New York, retrace la traversée de l`ethnologue à travers notre siècle. Debaene souligne que son séjour américain représente le moment décisif de la formation intellectuelle de Lévi-Strauss, pour au moins trois raisons : « d`abord, il découvre l`anthropologie américaine, son approche très attentive aux détails concrets et les immenses quantités de données qu`elle a accumulées depuis le XIXe siècle; ensuite, il fréquente une communauté d`artistes (en particulier surréalistes) et d`universitaires en exil, autour desquels se réinventent déjà en partie les bases de la vie intellectuelle et politique française de l`après-guerre; enfin, il rencontre Roman Jakobson, dont la linguistique structurale lui fournit le cadre théorique qui lui permet de repenser intégralement les questions anthropologiques qui l`occupent » (p.60).

Dans le second article, Frédéric Keck, chercheur en philosophie et en anthropologie sociale au CNRS, guide le lecteur à travers les concepts élaborés par l`auteur de Tristes Tropiques (1955) : pensée sauvage, relativisme culturel, cru/cuit, magie/mythes, structures/parenté, anthropologie structurale, esprit/inconscient. Dans le dernier article intitulé « Leçon d`humanités », Suzi Vieira recueille les propos de trois héritiers : l`écrivain Michel Tournier, le psychiatre Tobie Nathan et l`ethnologue brésilienne Tania Stolze Lima. Ainsi, Tournier qui a suivi les cours de Lévi-Strauss au Musée de l`Homme relate l`influence que l`auteur de La Pensée sauvage (1962) a eu sur lui : « Claude Lévi-Strauss a consacré toute son œuvre d`ethnologue à montrer que ceux que nous qualifions de « sauvages » ont aussi une civilisation. Lors de ses cours, il nous a appris à respecter les gens qui ne sont pas de notre culture et à étudier la leur. Ce fut décisif pour moi qui, en ce temps-là, écrivais mon premier roman, Vendredi ou les limbes du Pacifique, inspiré du Robinson Crusoé de Daniel Defoe » (p.66).

En guise de supplément, un Cahier central (16 pages) présenté par le philosophe et anthropologue Marcel Hénaff, professeur à l`université de San Diego (Californie), qui préface l`extrait de Tristes Tropiques reproduit dans ce même Cahier central, soit le chapitre intitulé « Les vivants et les morts » de la sixième partie de l`ouvrage.

Info. : www.philomag.com