Exemple de dissertation entière
«Philosophie et rationalité» 340-101-MQ
(Introduction à la philosophie)

(Les étapes et la pondération sont identifiées en gras)

 

Libellé :  traitez la question philosophique suivante : «Au niveau des jugements de valeur et d’interprétation, est-il raisonnable de croire qu’une vérité est possible au-delà des opinions personnelles?» (concepts-clés : «opinion» et «vérité»)

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Titre : L’enjeu de faire pareil comme tout le monde en se disant différent (ou l’inverse?)

 

Section #1 : Introduction
Sujet amené, incluant une référence à un ou des philosophes à l’étude (5 pts.) :

Au Ve siècle avant Jésus-Christ, Socrate et les sophistes s’interrogeaient sur la valeur à accorder aux différentes opinions. Alors que Socrate s’efforçait de trouver des définitions véridiques et universelles concernant des vertus comme la justice; les sophistes soutenaient au contraire que la «vérité» est relative, estimant que toutes les opinions se valent, puisqu’elles reflètent toutes à leur manière un ensemble complexe et particulier de ce qui est vécu – et donc, pour les sophistes, que la vérité n’existe pas vraiment.  Environ 2500 ans plus tard, le débat est toujours présent, mais beaucoup plus sanglant. En effet, les attentats dirigés par Ben Laden et dont ont été victimes les États-Unis le 11 septembre 2001 indiquent qu’on ne s’entend toujours pas sur une vérité universelle – ce qu’indique aussi les attentats à Paris de novembre 2015 et les manières d’y réagir. Qu’est-ce que le Bien?  Qu’est-ce que la tolérance?  Qu’est-ce que l’ouverture aux différences des Autres?  Qu’est-ce que la liberté face à la sécurité?  Qu’est-ce que la justice?  Est-ce qu’il peut y avoir des guerres justes ou des combats justes?  Et si tel est le cas, qu’est-ce qui rend juste une intervention ou une réplique?  Mais au fond, ce débat n’est pas présent seulement que dans des cas où il ressort de manière aussi sanglante.  Après tout, combien de fois est-ce qu’on entend des phrases telles que : «à chacun sa vérité».  Pourtant, si chacun a «sa» vérité, c’est qu’il n’y a pas vraiment de vérité : tout ne serait en fait qu’une affaire d’opinions et de convictions personnelles.  Cette situation m’amène donc à me poser la question suivante :

Sujet posé (la question philosophique)

Au niveau des jugements de valeur, est-il raisonnable de croire qu’une vérité est possible au-delà des opinions personnelles ?

 

Section #2 : conceptualisation du sujet posé

Formulation de la définition réelle du premier concept-clé de la question philosophique (1 pt.)

Vérité : c’est une idée (ou affirmation, ou pensée) qui est conforme à la réalité.

 

Exemple venant illustrer clairement le premier concept-clé (1 pt.)

Si j’affirme que : je suis «ici» et pas «ailleurs». Cette affirmation est conforme au réel, puisque je ne vois pas comment je pourrais être «ailleurs» lorsque je suis bel et bien «ici».

Formulation de la définition réelle du deuxième concept-clé de la question philosophique (1 pt.)

Opinion : c’est une interprétation (ou une croyance, ou une pensée) qui est personnelle.

Exemple venant illustrer clairement le deuxième concept-clé (1 pt.)

Je trouve qu’une petite dose d’ironie peut être agréable. C‘est ma manière de concevoir cette forme d’humour de situation, mais c’est quelque chose de personnel puisque d’autres pourraient très bien trouver que l’ironie peut engendrer des confusions lorsqu’elle n’est pas comprise, ou encore trouver que de toute manière, l’humour, ça ne fait pas très sérieux.

Reformulation de la question philosophique à la lumière des définitions réelles [il s’agit ici de remplacer les concepts-clés par les définitions réelles, en s’assurant de maintenir le sens] (1 pt.)

Au niveau des jugements de valeur, est-il raisonnable de croire qu’une idée qui est conforme à la réalité est possible au-delà des interprétations personnelles ?

Section #3 : problématisation
 
Démonstration du caractère philosophique de la question
a) Faire la démonstration du caractère fondamental de la question (en identifiant clairement au moins une conséquence significative)   (2 pts.) :

Si je réponds qu’on ne peut pas croire qu’une vérité est possible au-delà des opinions, alors cela signifie qu’il sera toujours impossible de trouver une définition, une vérité universelle, ce qui implique qu’une entente entre tous les peuples, tous les êtres humains, est irréalisable. La guerre sera donc inévitablement toujours présente sur la Terre. De plus, ça implique que tout discours, du vendeur qui veut nous refiler ses trucs jusqu’au grand spécialiste des enjeux sociaux ou des politiques publiques et économiques, ne sera toujours au fond qu’un point de vue tentant de s’imposer sur d’autres points de vue.  D’une certaine manière, l’idée de «vérité», à proprement parler, devrait alors être remplacée par l’idée d’un «jeu de pouvoir» au-delà duquel il n’y aurait pas vraiment de concordance avec la réalité qui soit possible.  Ou bien qu’à chaque fois qu’une personne émet un jugement de valeur ou d’interprétation, ça ne serait au final que l’équivalent d’un baratin, d’une bullshit.  Et puis, dans la vie quotidienne, qui voudrait faire des affaires avec une personne qui n’a pas la même conception de l’honnêteté qu’elle ?  Ou qui voudrait être en couple avec une personne qui n’a pas la même conception de la fidélité qu’elle ?

b) Faire la démonstration du caractère controversé de la question (3 pts.):

Cette question est très certainement controversée, et en y songeant, on peut se demander qui peut établir ce qui est vrai, qui peut légitimement décider qu’une opinion ou une interprétation est meilleure qu’une autre.  D’ailleurs, est-ce possible de le faire?  Certains, comme Protagoras et les sophistes, croient que des opinions divergentes peuvent être aussi valables l’une que l’autre, car nos opinions proviennent de nos impressions, qui elles ont bien une «existence» et qu’en cela elles ne peuvent être fausses. Cependant, le problème est qu’il peut y avoir autant d’impressions concernant une même chose que de personnes pour en juger, ce qui pourra nous conduire à des contradictions.  Aussi, certaines autres personnes, comme Socrate, affirment que des opinions différentes ne peuvent être toutes deux porteuses de vérité, car la vérité en tant que telle ne doit comporter aucune contradiction. Or, des opinions contraires sont justement basées sur un ensemble de contradictions.  Il faudrait donc, selon eux, admettre qu’il existe une vérité au-delà des opinions, afin de ne pas sombrer dans l’incohérence.

 

 

Section #4 : la prise de position et l’argumentation
 
 
Votre thèse (votre prise de position sur la question philosophique ; il n’y a pas de point, c’est personnel !)

Au niveau des jugements de valeur, je crois qu’il est raisonnable de croire qu’une vérité est possible au-delà des opinions personnelles.

 

Formulation du 1er argument
 
Formulation du lien entre votre thèse et l’argument (« je crois que p parce que q ») (1 pt.)

 

Je crois qu’il est raisonnable de croire qu’une vérité est possible au-delà des opinions personnelles, parce que les sens nous permettent d’accéder à la réalité.

 

Explication du lien entre l’argument et votre thèse (3 pts.), avec l’intégration de la «Référence philosophique» (5 pts.)         
[Rappel : la «Référence philosophique» peut être utilisée pour l’explication d’un autre argument ou pour l’objection, de même que vous pouvez en employer plus d’une.]

Selon Lucrèce, nos sens sont les premiers à nous avoir donné les notions de vérité et de fausseté : c’est après tout parce qu’une affirmation est conforme à ce que j’observe que je dis qu’elle est vraie. Mais comment nos sens nous permettent-ils d’accéder à la réalité et d’obtenir une vérité ?  Toujours selon Lucrèce, nos représentations mentales sont toujours formées à partir de deux parties : les données brutes transmises par nos sens et un «petit quelque chose» que la raison y ajoute.  C’est-à-dire qu’il y a les données brutes proprement dites, provenant de nos sens, et un décodage de ces données par notre raison, qui elle interprète et y donne une signification, formant ainsi nos représentations mentales. Ces représentations ne sont bien sûr pas toujours exactes, mais il faut se demander quelle est la source première des erreurs.  Selon Lucrèce, ça ne peut pas être nos sens en tant que tels qui nous trompent, car les sens ne jugent pas, ne pensent pas, et c’est au niveau du jugement qu’il va éventuellement y avoir une erreur.  Ainsi, ce serait plutôt notre raison qui introduirait une distorsion entre notre représentation d’une chose et la chose en tant que telle, comme lorsque nous prenons la vue d’une illusion pour la vue d’une réalité.  Mais tout de même, on peut croire que notre raison ne nous trompe pas toujours, en toutes choses et à tous les moments, et que c’est plutôt un mauvais usage de notre raison (ou un usage trop inconscient ou automatique de celle-ci) qui introduit une distorsion pouvant s’avérer trop importante, entre nos représentations de la réalité et la réalité en tant que telle.  Ainsi, en suivant ce raisonnement, si on portait soigneusement attention à «ce que notre raison ajoute», c’est-à-dire si on portait attention à nos «réflexes de pensée», à nos jugements spontanés et nos habitudes culturelles, tout en tentant de se déprendre de ces automatismes pour porter plus attention aux données en tant que telles, on pourrait avoir un témoignage relativement fiable de ce qui correspond au réel (en d’autres mots, de ce qui est vrai).  Du moins, on peut croire qu’un tel contact de nos sens avec la réalité ne rend pas impossible la vérité, même si les données passent toujours par le filtre de notre raison.

 

 

 

Exemple venant illustrer votre argument, développé en prenant le soin de faire ressortir les liens entre votre illustration et l’argument (2 pts)

Par exemple, si je veux obtenir une bonne représentation d’une rame, qui corresponde à la réalité, je peux varier mes observations de celle-ci. Ainsi, même si dans l’eau la rame m’apparaît déformée lorsque je la regarde, je peux aussi par le toucher m’apercevoir qu’elle a un contour continu.  En recoupant mes observations (ici, la vue et le toucher), je peux isoler ce qui est conforme au réel.  Comme autre exemple, on peut dire que si on me demandait quelle est la couleur de la fumée de cigarette, mon réflexe de pensée serait probablement de répondre que cette fumée est plus ou moins grise.  Mais si je tente de contrôler ce que ma raison peut «ajouter» dans ma représentation mentale de la fumée et que je tente de revenir plus attentivement aux données proprement dites, je pourrai observer qu’il y a aussi une teinte bleutée dans cette fumée.  Enfin, tentons un troisième exemple, plus risqué, relevant moins de l’observation et davantage du sens.  J’entends la chanson «Quand on aime, on a toujours vingt ans» (Jean-Pierre Ferland, album «Jaune») et c’est le refrain où on répète les paroles du titre de cette chanson…  Voilà, mon réflexe de pensée est de croire qu’il veut dire par là que l’amour nous revivifie, qu’on se sent plus jeune lorsqu’on est en amour.  Mais si, au lieu de laisser vagabonder mes pensées dans «mon» interprétation, je reporte mon attention à l’ensemble des paroles proprement dites, je réalise qu’il est en fait question de l’histoire d’une personne qui, suite au dérapage d’un amour, a été condamnée à 20 ans de prison.  Ouch!  Ça change drôlement le sens, ça : le «toujours 20 ans» n’est alors plus du tout quelque chose de rose bonbon…  C’est là un autre exemple où, plutôt que de me laisser trop spontanément aller à ce que ma raison pouvait me laisser croire, et en me rapportant plus attentivement à l’ensemble des données proprement dites et leur contexte, je peux me faire une représentation qui est davantage conforme a ce qui était vraiment dit.

 

Formulation du 2e argument
 
Formulation du deuxième argument (« je crois que p parce que q ») (1 pt.)

Je crois qu’il est raisonnable de croire qu’une vérité est possible au-delà des opinions personnelles, parce que dans le cas contraire on serait conduit à admettre que des contradictions sont valables.

Explication du lien entre l’argument et votre thèse (3 pts.)

Si on n’admet pas qu’une vérité est possible, ça signifie qu’il n’y a pas de repère pouvant servir à évaluer le degré d’exactitude d’un jugement de valeur ou d’un jugement d’interprétation. Non seulement vérité et fausseté sont deux notions qui se présupposent, mais en plus, sans ces notions il n’est alors même plus possible de dire qu’une interprétation est meilleure qu’une autre.  Car en quoi une interprétation pourrait être meilleure qu’une autre si ce n’est pas justement parce qu’elle apparaît comme plus conforme à ce qui en est véritablement ?  Il faut croire qu’une vérité est possible pour pouvoir croire que certaines interprétations sont meilleures et que d’autres sont moins valables.  Étant donné que les opinions varient, il peut arriver que deux personnes aient une opinion totalement contraire sur un même sujet.  Or, si on exclut la possibilité de la vérité, on est obligé de dire qu’il n’y a pas une opinion meilleure que d’autres et que, par conséquent, deux opinions contradictoires sont aussi valables l’une que l’autre.  On se souvient d’ailleurs que c’est, en quelque sorte, la raison pour laquelle même si Socrate ne prétendait pas détenir la vérité (il disait que sa seule certitude était de ne pas avoir de certitude), il croyait tout de même que la vérité existait et qu’elle était universelle (qu’elle ne pouvait pas changer d’une personne à l’autre, ou d’une époque à l’autre, sinon on retournerait aux contradictions).  En somme, si on ne croit pas qu’une vérité est envisageable, du moins en principe, on exclut aussi la notion de fausseté et, qu’on le veuille ou non, on est alors obligé de présupposer qu’au fond tout discours impliquant des jugements d’interprétation ou de valeur n’est qu’un perpétuel baratin, avec toute l’absurdité que ça comporte.

Exemple venant illustrer votre argument, développé en prenant le soin de faire ressortir les liens entre votre illustration et l’argument (2 pts.)

Par exemple, avant la guerre de Sécession aux États-Unis, dans les États du Sud plusieurs croyaient que l’esclavage était moralement acceptable (sous prétexte que ceux-ci étaient logés et nourris, notamment…). Aujourd’hui, il est clair que l’esclavage nous semble inacceptable, car il nous semble que ça ne respecte pas la liberté des individus (même si en même temps, on accepte que dans notre société des individus vivent dans des conditions extrêmement précaires…).  Si on ne croit pas qu’une vérité puisse être possible au-delà des opinions, alors on est forcé d’admettre que l’esclavage est une chose à la fois moralement acceptable et inacceptable, ce qui devient absurde comme affirmation.

Section : être en mesure de concevoir une objection pertinente que l’on pourrait adresser à votre prise de position et être en mesure d’y répondre par un autre argument
 
Argument que l’on pourrait vous objecter
(C’est-à-dire, un argument en faveur de la position adverse – la question philosophique ayant forcément un caractère controversé)

 

 

Formulation du lien entre l’objection et son argument (« certains pourraient m’objecter que p parce que q ») (1 pt.)

 

Certains pourraient m’objecter qu’il n’est pas raisonnable de croire qu’une vérité soit possible au-delà des opinions, parce que tout ce qui peut être connu l’est toujours selon un certain point de vue particulier.

 

Explication du lien entre l’argument et la position de l’objection (3 pts.)

Protagoras, l’un des plus célèbres sophistes, disait que l’être humain est la mesure de toutes choses. C’est-à-dire que tout ce qui peut être connu l’est par un individu, ou par le biais d’une théorie construite par un individu.  En somme, il voulait rappeler qu’on n’est que des êtres humains et qu’on ne peut jamais prétendre avoir un point de vue absolu, ce qui serait une sorte de point de vue de «Dieu».  Puisqu’il n’y a pas une sorte d’au-delà où résiderait une pure vérité à laquelle on aurait un accès direct (on n’est pas des dieux!), il faut reconnaître que toutes nos connaissances et toutes nos valeurs ne sont que le produit de l’être humain et qu’en définitive, elles ont une origine « humaine, trop humaine ». Ainsi, ce qu’on appelle habituellement « vérité » est un leurre, une illusion : n’étant pas des dieux, tout ce qu’on peut prétendre concevoir n’est au fond que des opinions, ou une extension de nos opinions.  Bien sûr, on peut très bien aboutir à des consensus sur certaines choses qui nous semblent plus plausibles que d’autres.  Mais après tout, un consensus n’est qu’un consensus, en aucun cas on ne peut dire que le fait d’avoir obtenu un consensus est la preuve que ce qui est affirmé par ce consensus correspond bel et bien à la réalité.

Exemple venant illustrer l’argument de l’objection, développé en prenant le soin de faire ressortir les liens entre l’illustration et l’argument de l’objection (2 pts.)

Par exemple, un vent est «froid» pour la personne qui le ressent comme «froid» et il est «très froid» pour la personne qui le ressent comme «très froid». Il peut certainement y avoir consensus pour dire que ce vent n’est pas chaud.  Mais on ne peut pas avoir un point de vue extérieur (impartial) permettant de dire que l’affirmation correspondant véritablement à la réalité est que le vent est «froid», ou «très froid».  Dans cet exemple, on voit bien qu’on reste au niveau des opinions, même s’il peut y avoir un consensus.  Ou encore, une personne qui rend constamment des services peut être jugée comme généreuse par certains, alors que d’autres peuvent trouver qu’elle se fait simplement «manger la laine sur le dos» sans s’affirmer, et là encore il n’y a pas un point de vue parfaitement neutre permettant de dire lequel de ces deux jugements de valeur est le bon.

 

 

Argument pour répondre à l’objection
 
Réponse à l’objection, en prenant le soin de bien montrer en quoi la réponse remet en cause la valeur de l’objection (2 pts.)

Je reconnais que cette objection est de taille et qu’elle mérite d’être sérieusement prise en considération. Une des grandes forces de la position de Protagoras et des sophistes est sans doute de nous rappeler qu’après tout, même nos théories les plus complexes et les plus raffinées conservent une origine «humaine, trop humaine».  Ça a le mérite de nous forcer à plus de modestie, en nous rappelant que ce qui nous convainc et que nous tenons pour vrai ne correspond pas nécessairement à ce qui en est réellement.  Il est d’ailleurs bon de s’en rappeler, ne serait-ce que pour éviter de confondre notre point de vue ou celui de notre groupe avec la réalité.  Cependant, il me semble que je ne peux raisonnablement pas céder tout à fait à l’objection.  La justification de Protagoras et des sophistes repose sur l’idée qu’on est tellement englué dans notre subjectivité, notre culture et notre époque qu’il devient impossible de formuler une affirmation pouvant être véritablement conforme au réel.  C’est là la base de l’objection, car si on admet que malgré cette condition bien humaine, il demeure possible d’établir ne serait-ce qu’une affirmation vraie, alors ça implique qu’il est possible (au moins en principe) de se déprendre suffisamment de notre subjectivité afin de témoigner d’une réalité commune au-delà de nos simples opinions personnelles sur celle-ci.  Or, il faut remarquer que c’est bel et bien là une «action» accomplie par Protagoras lui-même, lorsqu’il dit qu’il n’y a rien au-delà des opinions : en disant cela, il ne pousse pas un simple cri, il prétend dire quelque chose de valable, quelque chose qui correspond à la réalité.  Bref, en disant qu’il n’y a pas de vérité et qu’il n’y a que des opinions et des consensus… eh bien, il prétend dire par là quelque chose de vrai à propos de la valeur à accorder aux jugements de valeur et d’interprétation.  Par conséquent, si au moins à cette occasion on peut prétendre pouvoir se déprendre suffisamment de notre subjectivité pour faire un tel constat, alors pourquoi est-ce qu’on n’admettrait pas que notre condition humaine n’empêche pas que la vérité demeure possible au-delà de nos opinions personnelles – même si on doute des certitudes.  Du moins, cette position semble plus raisonnable et plus conséquente que l’inverse, même si l’objection mérite aussi notre attention.

**Une conclusion possible**
 
Conclusion (aucun point)

En examinant s’il était raisonnable de croire qu’une vérité soit possible au-delà des opinions personnelles, il m’a semblé que oui. D’une part, parce qu’en étant plus attentifs à la perception de notre monde environnant, nous pouvons espérer nous déprendre des distorsions de nos représentations en isolant des constances, qui seront des éléments correspondant à la réalité.  D’autre part, parce que la vérité est en elle-même présupposée en tant que possibilité de mesure pour départager la valeur et la validité de diverses interprétations pouvant être contradictoires.  Cela dit, il m’a cependant semblé que l’objection méritait d’être considérée sérieusement : nous ne sommes après tout que des êtres humains et nous n’avons jamais un point de vue absolu.  Il me semble qu’il faut en tenir compte.  Quoiqu’il m’a cependant semblé que cette objection tend à se contredire.

Finalement, il me semble raisonnable de croire qu’en ce qui concerne les jugements de valeur et d’interprétation, une vérité est possible au-delà des opinions, même s’il me semble tout aussi difficile de prétendre que cette vérité soit établie une fois pour toutes, sans l’ombre d’un doute quant aux autres possibilités. Mais après tout, j’en viens à me demander si ce n’est pas un peu pour ça qu’on peut dire que toutes les interprétations n’ont pas la même valeur, en même temps qu’on peut aussi reconnaître que bien des questions fondamentales conserveront toujours un caractère controversé ?

Texte d’environ 2850 mots.