Bien que relativement méconnus (quoique son œuvre sur l’Inquiétude humaine (1953) fut saluée lors de sa parution en France), plusieurs reconnaissent Jacques Lavigne (1919-1999) comme étant le premier philosophe « moderne » du Québec. C’est notamment le cas de Marc Chabot (revue Combat vol. 4 no. 3 ; revue Combat vol. 7 no. 1-2 ; et dans André Baril (dir), Philosopher au Québec, PUL, p. 25), Jean Larose (« Le père tendre et le mensonge », Le Devoir, 4 avril 1997, page A9) et Alain Martineau (*site sur Brébeuf).

 

Pour qui voudrait un premier contact avec son œuvre, on peut écouter cette entrevue (42 min) de Pascale Devette* avec Gilles Labelle sur l’œuvre de Jacques Lavigne : http://www.globesonore.org/?s=emissions&emissionID=6&episodeID=87

 

*Pascale Devette étant la première à avoir réalisé un travail universitaire de fond sur Jacques Lavigne, on peut aussi lire sa thèse de maîtrise à l’Université d’Ottawa (présentée en 2012) : Jacques Lavigne : une philosophie de l’institution du sujet (2012).

 

Enfin, notons que les trois œuvres fondamentales de Jacques Lavigne sont disponibles en ligne :

L’Inquiétude humaine (Paris, Éditions Aubier-Montaigne, 1953)

L’Objectivité, ses conditions intellectuelles et affectives (Montréal, Éditions Leméac, 1971)

Philosophie et psychothérapie. Essai de justification expérimentale de la validité et de la nécessité de l’activité philosophique (Québec, Éditions du Beffroi, 1987)

 

On peut aussi trouver divers repères historiques à son sujet dans la version .pdf (en ligne) du livre de Jacques Beaudry, Autour de Jacques Lavigne, philosophe (1985).

 

Enfin, à propos de l’inquiétude humaine, qui est au cœur de son ouvrage du même nom, voici quelques citations de Jacques Lavigne :

« […] notre vie, s’accomplissant dans le temps, engendre continuellement un passé et un avenir : le passé qui est une perte et l’avenir, un manque. Ce double sentiment d’absence fait naître l’inquiétude. Cette inquiétude n’est ni un principe, ni une fin, mais une étape de notre devenir. Nous sommes d’abord dans le temps comme n’y étant pas encore. Les enfants acquièrent un passé sans se soucier de ce qu’ils perdent et vont vers un avenir sans le désirer. S’ils passent facilement d’une chose à l’autre, ils vivent chaque instant comme s’il était seul. L’enfance ne connaît pas l’inquiétude. Toute son attention est à faire l’homme qui la portera. Mais peu à peu une impression de solitude s’empare de nous. Tout ce que nous avons possédé est disparu aussitôt qu’obtenu. Tout n’a fait que passer. Tout n’est vécu qu’une seule fois. Et notre désir nous porte toujours au delà de ce que nous sommes. Nous vivons d’une absence que notre action même travaille à former.

 

Lorsque l’homme connaît l’inquiétude, sa vie est déjà commencée. Et cependant elle est pour lui comme un point de départ : celui de sa vie spirituelle autonome. Le monde nous envahit par notre organisme, nos sens, nos passions et nos pensées. Il semble que ce soit lui qui nous fasse naître et grandir et qu’il nous suffira de lui obéir, de le subir pour connaître la paix. Notre destin paraît se confondre avec celui des choses. Mais en assimilant son milieu l’homme se forme et prépare, sans s’en rendre compte, l’avènement de son autonomie. Et soudain il découvre sa liberté : il est maître de lui. Mais le monde est enraciné en lui et lui résiste en le dispersant. L’homme est libre, mais sa vie n’est pas à lui, n’est pas de lui. Et cependant il lui faut faire sienne cette vie même qu’il subit. Car nul n’agit sans se donner une fin qui l’engage tout entier. C’est la conscience d’une telle situation qui provoque l’inquiétude.

 

L’homme est seul en face du monde. Les choses passent. Et s’il lui paraît qu’il domine le changement, il ne peut s’accomplir que dans et par un monde qui meurt. Aussi bien il ne peut ni se donner aux choses, ni se réfugier en lui-même ; partout il rencontre l’insatisfaction. Il ne peut vivre sans les choses et dans le monde il se perd.

 

En prenant conscience du temps l’homme a donc reconnu et son inachèvement et l’inaptitude du monde à le combler. Mais aussi l’impossibilité de s’évader du monde et de se faire sans lui. L’homme est maître de lui mais son action lui échappe. Le monde ne lui suffit pas et cependant il appartient au monde. Il est au delà du monde et ne peut vivre qu’en lui. Il a rompu avec le présent mais pour être livré au temps : à un avenir qu’il ne possédera que pour le perdre. Il est présent à sa vie et sa vie le fuit. En découvrant le temps, l’homme a introduit un intervalle entre lui et lui, entre le monde qu’il a et le monde qu’il veut. Et cet intervalle il sent que rien au monde et de l’homme ne pourra le combler.

 

L’inquiétude est la conscience de cette rupture. Ce qui nous inquiète c’est de refuser au fond de nous le seul monde qui soit le nôtre, le seul lieu qui soit à nous. D’être isolé, séparé toujours d’un monde quotidien dont nous ne cessons de subir les exigences, les séductions et les blessures. D’accompagner notre vie pour la désavouer. D’être au faite du temps et de ne pouvoir qu’y tomber. C’est dans cet instant que s’impose à l’homme le problème de sa destinée.

 

[…]

L’inquiétude apparaît en l’homme au seuil de sa maturité. Elle est comme la condition de son avènement spirituel. C’est le moment où l’homme cesse d’être agi pour agir ; où il s’arrache au déterminisme des choses pour accepter la responsabilité de sa vie. C’est aussi le moment où, découvrant le temps, l’homme est mis en face de son insuffisance. Sortir du présent pour reconnaître le temps c’est sans doute quitter l’inconscience, c’est aussi apercevoir notre misère.  Bienheureuse misère qui nous enseigne à ne pas nous satisfaire de la terre ! »

– Jacques Lavigne, L’Inquiétude humaine, Paris, Éditions Aubier-Montaigne, 1953, pages 27 à 29.

 

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«Notre monde mécanisé ne prévoit aucun moment pour la réflexion.  La vitesse a supprimé le temps.  II ne reste aucun intervalle, aucun vide où nous puissions introduire notre initiative, nos créations, notre substance.  Il n’y a plus de distance entre le désir et sa satisfaction.  L’extérieur nous tient continuellement en haleine, il nous possède, il nous mène.  Rien ne nous oblige à demeurer en nous, à attendre, et, dans cette attente, à penser, à approfondir nos désirs, à les dépasser.  Il n’y a plus de temps qui soit à nous, rien qu’à nous, où il nous serait possible de connaître l’inquiétude et l’espoir.

 

Pour que l’inquiétude naisse en nous, il faut que la pensée du passé et celle de l’avenir soient contenues dans notre expérience du présent.  Par la pensée du passé, nous apprenons que rien ne demeure de toute cette vie sensible si ce n’est l’esprit qui s’y incarne ;  et par celle de l’avenir, qu’il nous faut nous faire nous-mêmes en cherchant notre fin au delà du sensible.

 

Mais l’homme d’aujourd’hui ne fait que passer d’un présent à un autre.  Il vit dans l’instant de la sensation.  II oublie le passé dans l’avenir qu’il supprime.  Le passé est mort dès qu’il a cessé d’être un idéal à méditer; l’avenir, dès qu’il n’est plus un idéal à réaliser.  Quand il n’y a plus de terre, de maison, de famille, de traditions, de religion, il n’y a plus de passé, plus de durée, plus de fidélité.  Le passé qui reste n’est que l’acte de décès de ce qui n’est plus et la condamnation à mort de ce qui sera.  Il vaut mieux l’oublier même au prix de la vie personnelle.

 

L’homme de la masse est incapable de prévoir son lendemain parce qu’il réussit à peine à gagner sa subsistance quotidienne et il remet volontiers à l’État, qui la sollicite, la charge de sa sécurité.  Et comme rien ne le force plus à penser à l’avenir, celui-ci a bien vite fait de ne plus exister pour lui.  Cet homme est radicalement aliéné.  Il incarne la misère de l’humanité abandonnée à elle-même, à son égoïsme.

 

– Jacques Lavigne, L’Inquiétude humaine, Paris, Éditions Aubier-Montaigne, 1953, page 35.