La romancière Herta Müller s`est vu décerner le prix Nobel de littérature 2009, jeudi le 8 octobre 2009 par l`Académie suédoise de Stockholm pour son œuvre « décrivant l`univers des déshérités ». Cette même institution, par le biais de son secrétaire perpétuel, Peter Englund, a voulu saluer cette femme « qui avec la concentration de la poésie et l`objectivité de la prose dessine les paysages de l`abandon ». Elle recevra un chèque de 10 millions de couronnes suédoises (1,5 million de dollars canadiens), le 10 décembre prochain à Stockholm, jour commémorant l`anniversaire de la mort d`Alfred Nobel (1833-1896), industriel et chimiste suédois. Cette année, les noms de l`écrivain américain Philip Roth, du romancier et journaliste israélien Amos Oz et de la poétesse et romancière américaine Joyce Carol Oates circulaient parmi les favoris du Nobel.  Âgée de 56 ans, elle est la 12e femme à recevoir cette distinction, après la romancière britannique Doris Lessing en 2007 et la femme de lettre autrichienne Elfriede Jelinek en 2004. Elle est aussi le 10e auteur allemand à remporter le prix Nobel de littérature. Ses deux derniers compatriotes couronnés étaient l`écrivain allemand Heinrich Böll (1917-1985) en 1972 et l`écrivain et artiste allemand Günter Grass en 1999. Elle est également le 3e écrivain européen à obtenir le prix consécutivement. 

Originaire  de la minorité germanophone de Roumanie, elle a subi la censure sous le régime de Ceausescu. Elle s`est appuyée sur cette expérience pour raconter dans plusieurs de ses livres la vie quotidienne dans une dictature pétrifiée. Auteur de romans, récits, essais et poésies, elle jouit d`une grande notoriété parmi les écrivains de langue allemande et l`élite intellectuelle  de son pays natal. 

Réactions 

Herta Müller, lauréate du prix Nobel de littérature 2009 au cours d`une conférence de presse : 

« Je n`arrive toujours pas à y croire : je le sais, mais ce n`est pas encore entré dans ma tête. J`étais sûre que ça n`arriverait pas. Il me faut du temps pour réaliser. […] La dictature, c`est le thème de tous mes livres. […] J`ai vécu plus de trente ans sous une dictature. […] Il y a beaucoup de gens qui ne survivent pas aux dictatures.  […] Ce n`est pas fini dans ma tête, même si cette époque est révolue. […] En arrivant en Allemagne en 1987, j`ai senti qu`ici je pouvais respirer et c`est seulement quand la dictature est tombée en 1989 que j`ai senti que je ne serai plus menacée. Je me sens libre dans le présent. En Allemagne, je me sens libre parce que je connais la différence (avec une dictature). Mais ces choses ne sont pas effacées, elles restent présentes dans mon esprit. Le prix Nobel ne changera rien en moi ». 

Angela Merkel, chancelière fédérale (chef de gouvernement de la République fédérale d`Allemagne) : 

« 20 ans après la chute du mur de Berlin, c`est un merveilleux signe que cette littérature de première qualité et une telle expérience soient honorées par le prix Nobel de littérature ». 

Bernd Neumann, ministre d`État à la culture (Allemagne) : 

« Elle a rendu vivante l`histoire récente des Germano-Roumains et a montré les blessures infligées sous la dictature de Ceausescu, au travers d`une œuvre d`une insistance littéraire unique, dans laquelle chaque mot a du poids ». 

Isabelle Gallimard, éditrice au Mercure de France : 

« C`est une distinction qui vient assez tôt dans son œuvre, donc pour moi c`était évidemment un candidat pour le prix Nobel, elle le mérite amplement et pleinement ». 

Jean Martenne, éditeur chez Gallimard : 

« Elle n`a pas pu publier ses romans en Roumanie, elle a réussi à les faire passer à l`Ouest, pour être publiée en Allemagne. C`est quelqu`un qui est entre deux pays, entre deux cultures ». 

Repères biographiques 

Elle naît le 17 août 1953 à Nitchidorf, dans la région de Banat en Roumanie, au sein de la minorité allemande des Souabes. Elle est la petite-fille d`un agriculteur et commerçant aisé qui fut dépossédé par les communistes. De nombreux Roumains de langue allemande furent déportés en Union soviétique en 1945 de sorte que sa mère a passé cinq années dans un camp de travail dans l`Ukraine actuelle à partir de 1945. Ce fait amènera Herta Müller à décrire par la suite dans Atemschaukel (2009) l`exil des Germano-Roumains en Union soviétique. Son père a servi dans l`armée Waffen-SS pendant la Deuxième Guerre mondiale. Dans son village natal, personne ne parle le roumain, hormis quelques fonctionnaires chargés de faire régner l`ordre du dictateur Nicolae Ceausescu. Entre 1973 et 1976, elle étudie la littérature allemande et roumaine à l`Université de Timisoara (anc. Temesvar), capitale du Banat, sur la rivière Bega canalisée. Après ses études, elle intègre, à la fin des années 1960, une association d`écrivains germanophones dissidents, baptisée « Aktionsgruppen Banat », le groupe d`action du Banat qui revendique la liberté d`expression. En 1977, elle travaille comme traductrice dans une usine de machines de la ville. En 1979, refusant de donner des renseignements sur ce fameux groupe, elle est démise de ses fonctions de traductrice pour avoir refusé de collaborer avec la Securitate, la police politique communiste, qui ne cessera de la harceler par la suite. Après avoir quitté l`usine, elle donne des cours privés d`allemand et se consacre à ses écrits.   

En 1982, elle publie son premier livre, Niederungen, mais expurgé par la censure. En 1984, son recueil de nouvelles Niederungen (Bas-fonds) paraît de façon complète en Allemagne de l`Ouest. Elle y raconte la dureté de la vie dans un petit village germanophone de Roumanie. L`ouvrage a été rapidement censuré par le régime communiste roumain du président Nicolae Ceausescu (1918-1989). Toutefois, elle avait réussi à faire sortir clandestinement ledit livre de Roumanie. En 1984, elle publie également Drückender Tango où elle dénonce l`intolérance et la corruption, dans un petit village où la minorité allemande ne cache pas ses sympathies fascistes. Suite à la publication des deux livres ci-avant mentionnés, elle est en butte aux critiques de la presse nationale. Ajoutons à cela, les trahisons et les dénonciations dans le cercle des proches, le lot commun inhérent à ce type de régime. À l`automne 1985, elle et son mari d`alors, l`écrivain et journaliste de langue allemande, originaire de Roumanie, Richard Wagner, déposent une demande d`émigration qui a été approuvée par les autorités communistes deux ans après.  

En mars 1987, censurée, harcelée, diabolisée, elle quitte la Roumanie pour la République fédérale d`Allemagne.  Son arrivée en Allemagne représente une rupture, qu`elle raconte dans Reisende auf einem Bein (1989), et un retour aux sources car elle y retrouve sa langue d`origine. Bien qu`elle n`a jamais vraiment parlé roumain, c`est pourtant en Roumanie sous la dictature de Nicolae Ceausescu, véritable école de la peur, qui nourrit toute son œuvre : une esthétique de la résistance et une littérature contre l`oubli. En 1992, elle publie Der Fuchs war damals schon der Jäger (Le renard était déjà le chasseur) où elle raconte le quotidien dans un État totalitaire. En 1992 toujours, elle publie Eine warme Kartoffel ist ein warmes Bett où elle dénonce la persécution des Kurdes, et de manière générale, des immigrés. En 1994, elle publie Herztier (L`animal du cœur) où elle décrit un cercle de dissidents roumains. Depuis 1995, elle est membre de l`Académie allemande de langue et littérature (Deutsche Akademie für Sprache und Dichtung), à Darmstadt. En 1997, elle publie Heute wär ich mir lieber nicht begegnet (La Convocation) où elle décrit l`angoisse d`une femme convoquée par la Securitate. En 1997, elle démissionne du PEN club d`Allemagne. En 2005, elle est professeur invité à la chaire « Heiner Müller » de l`Université libre de Berlin. Elle a occupé des postes de professeur invité entre autres à Paderborn, Warwick, Hambourg, Swansea, Gainsville (Floride), Kassel, Göttingen, Tübingen et Zurich. 

Son œuvre 

Peu de ses livres sont traduits en anglais ou en suédois. À peine une demi-douzaine sur la vingtaine de titres que compte son œuvre. En France, trois livres ont été traduits grâce à trois éditeurs différents, soit Maren Sell, le Seuil et Métaillé et grâce également à l`enthousiasme de traductrices telles Nicole Bary pour L`homme est un grand faisan sur terre (Éd. Maren Sell, 1991) et pour Folio (1997) ainsi que par Claire de Oliveira pour Le renard était déjà le chasseur (Seuil, 1996) et pour La Convocation (Éd. Métaillé, 2001). Cette dernière traductrice a d`ailleurs présenté Herta Müller au Salon du livre de Paris en 2001, année où l`Allemagne était l`invitée d`honneur. 

Toute son œuvre tourne autour de la dénonciation de cette oppression vécue au quotidien. On laisse entendre que c`est ce qui a du reste motivé la décision du comité du Nobel, qui souligne l`aptitude de l`auteur à donner « une image de la vie quotidienne dans une dictature pétrifiée » et à peindre « le paysage des dépossédés ». En ce sens, son dernier roman Atemschaukel, publié à Munich en 2004, qui paraîtra en France chez Gallimard en 2010 sous le titre La Balançoire du souffle, élargit la dénonciation de l`oppression en retraçant la vie d`un prisonnier dans un camp de concentration russe. 

Très peu connue dans la Francophonie, Herta Müller jouit d`une grande notoriété aux États-Unis et dans les pays d`Europe du Nord, où l`on apprécie sa langue riche en métaphores et d`une grande musicalité.    

Rappelons que le prix Nobel de littérature 2008 fut décerné au romancier français Jean-Marie Gustave Le Clézio.